Comme si nos «maîtresses de maison» ne régnaient point dans leur salon! A écarter les hommes de leurs réunions, ces dames pourront apprendre à discourir, à pérorer, même à plaider les plus mauvaises causes; en revanche, elles perdront vite l'habitude de causer. Et pourtant, chez nous, la conversation, qui, hélas! languit et se meurt, est la grâce, souveraine des femmes d'esprit. Encore faut-il que les hommes soient admis à leur donner la réplique. Il en va de la causerie, qui est la lumière des salons, comme de l'électricité qui, pour jaillir en éclair, suppose le choc de deux courants contraires. Entre femmes seules, la conversation devient aisément vide ou banale. Qu'un homme intelligent s'y mêle, et elle s'avive, se relève, s'échauffe. J'en appelle à l'expérience des dames.
Faut-il rappeler que le flirt lui-même, malgré sa provenance américaine, et ses libres allures, ne trouve point grâce devant le féminisme intransigeant? On ne voit plus là qu'un amusement d'enfant, qui ne saurait convenir à des femmes versées dans les hautes études et rompues aux grandes discussions. Comment de graves personnes, qui rêvent de chimie ou de sanscrit, pourraient-elles s'intéresser à ces escarmouches spirituelles, à cette bataille de fleurs, à ce duel de salon entre gens d'esprit, où le malicieux amour dirige l'attaque et la riposte, les coups de langue et les coups d'éventail?
Il convient pourtant que les qualités propres à chaque sexe se joignent et se marient aux qualités inverses, si l'on veut qu'elles ne se tournent point en défauts. N'est-il pas à craindre que, sans le contact des hommes, la sensibilité des femmes s'affadisse en sensiblerie niaise ou s'exaspère en susceptibilité pointilleuse et maladive? Même en admettant que l'homme ait, par définition, l'avantage de l'énergie et le mérite de l'initiative agissante, ne doit-il pas chercher en un commerce délicat avec les femmes à corriger sa rudesse, à tempérer ses emportements? Pour parler net, sans nous, les femmes seraient un peu nigaudes, et sans elles, nous ferions d'insupportables brutes. Les vertus de chaque sexe ne prennent toute leur valeur qu'en se complétant les unes par les autres. Ne séparons pas ce qui doit être, par un dessein visible de la nature, incessamment uni et combiné.
Daignent les femmes nous rendre la politesse, les bonnes et les belles manières! Il n'est que temps: nous perdons le goût des nuances, de la finesse et de la mesure. La rudesse démocratique tend à chasser la galanterie française de nos relations et de nos moeurs. On ne sait plus badiner, comme autrefois, avec l'amour. Est-ce dureté? est-ce sottise? Le coeur est-il moins délicat, ou l'esprit moins affiné? Le goût du bien dire, l'ironie légère et rieuse, cette hardiesse simple et aisée qui ne dépasse jamais l'extrême limite des libertés permises, cette bonne grâce qui a été jusqu'à nos jours dans les usages de notre société et dans les traditions même de notre langue, tout cela se perd. On ne se comprend plus à demi-mot. C'est à croire que nous ne sommes plus assez bien élevés pour nous plaire aux intentions, aux délicatesses, aux élégances du langage. La distinction et le bon ton passent de mode. Nous devenons vulgaires et violents. Sans doute, la faute en est aux crudités et aux inconvenances de la triste littérature dont nous nous repaissons depuis un quart de siècle. Qui donc nous guérira de cette dépravation du goût et de la politesse, sinon la retenue et la grâce des femmes?
Et c'est au moment même où les douces et belles manières s'en vont, que des femmes systématiques se plaisent à provoquer le divorce des sexes, à diviser la société en deux camps ennemis,--côté des dames, côté des hommes,--en soufflant à ces deux moitiés de l'humanité un individualisme de plus en plus ombrageux et fermé! La plupart des associations féministes marquent un esprit d'exclusion et de séparatisme; elles ont une tendance à refuser tout pouvoir à l'élément masculin. Les clubs isolés en sont une curieuse manifestation. Non moins intolérante que l'abeille, la société féministe de l'avenir a quelque chance de ressembler à une ruche hostile aux mâles, sans qu'on puisse augurer qu'on y fera d'aussi bonne besogne.
Mais à vouloir mettre l'homme à la porte de leurs réunions, à repousser ses offres de tutelle et de protection, à le traiter en égal, en adversaire, en ennemi, les femmes risquent d'être prises au mot. Nous avons entendu, dans un congrès féministe, une apôtre imprudente nous renvoyer avec mépris cette forme de déférence protectrice et tendre, qu'on appelle encore la vieille galanterie française. Eh bien! soit! Puisque ces dames ne veulent plus de nos égards et de notre respect, elles auront la concurrence et la guerre. Tant pis pour elles si la leçon est dure. Elles seraient mal venues à s'en plaindre: les moeurs à venir seront leur fait. Lorsque le sexe fort sera las des dédains et des prétentions extravagantes du sexe faible, lorsque le féminisme, à force d'exigences et de maladresses, aura fatigué la patience et la longanimité des hommes, alors l'opinion se rebiffera et les mâles prendront brutalement leur revanche. A quand le masculinisme?
IV
L'émancipation intellectuelle de la femme poussée à outrance soulève un dernier grief, et l'on trouvera peut-être que c'est le plus grave. En admettant que l'érudition féminine soit, un jour ou l'autre, à la mode, et que les familles se piquent d'avoir des filles sublimes et des demoiselles géniales,--et sans rechercher pour l'instant si le surmenage ne coupera point court à ces sottes vanités,--on doit se demander avec appréhension si les femmes de l'avenir, qui condescendront encore au mariage, nous feront la grâce d'avoir des enfants. Le pourront-elles? le voudront-elles? La question de la maternité des femmes savantes est digne de préoccuper ceux qui ont à coeur l'avenir de la race. Or, les femmes de grand esprit sont souvent stériles; à tel point qu'on se demande s'il y a antagonisme entre l'intelligence et la prolificité.
On a vu que les femmes ne semblent point faites, ni physiquement ni intellectuellement, pour les fortes oeuvres et les grand rôles. Cela est si vrai que, dans la femme qui fait preuve d'une réelle puissance cérébrale, on trouve presque toujours, suivant le mot de M. Secrétan, un «homme caché». Les femmes de talent ne sont pas rares qui présentent des caractères virils. Celles-là sont, au pied de la lettre, de véritables confrères; il faut vraiment n'en parler qu'au masculin. De Goncourt a dit de son côté: «Il n'y a pas de femmes de génie; lorsqu'elles sont des génies elles sont des hommes.»