I
L'élévation spirituelle du sexe féminin poursuivie avec excès ne serait pas seulement dommageable à l'homme, à la famille et à la société: la femme elle-même serait la première à en pâtir, si elle n'a pas, comme nous le craignons, la force intellectuelle, la force morale et surtout la force physique, indispensables pour en profiter.
On nous sait partisan d'une plus sérieuse et plus complète instruction des femmes; on nous sait convaincu que ce développement de culture est susceptible de se résoudre en lumières et en bienfaits pour l'humanité tout entière. Seulement il y faut mettre des conditions: si par hasard ces acquisitions intellectuelles devaient détourner la femme de son rôle naturel, ou nuire à sa santé, ou compromettre sa dignité, sa moralité, sa personnalité, nous n'hésiterions pas à déclarer que le progrès, plus apparent que réel, se solderait, tout compte fait, en pertes nettes pour elle-même et pour tout le monde. Quiconque étudie le problème de l'expansion intellectuelle du sexe féminin, doit s'appliquer scrupuleusement à éviter ces écueils. Ils ne paraîtront pas imaginaires à qui voudra bien y réfléchir.
A l'heure qu'il est, amis ou ennemis s'accordent à penser qu'il est impossible de remonter le courant féministe; mais les gens prudents doivent s'opposer à ce qu'il submerge ou emporte les fondements essentiels de la famille. Si utile qu'il soit pour la femme de cultiver et d'enrichir son esprit, il faut qu'elle sache d'abord qu'à multiplier les études, les examens, les diplômes et finalement les préoccupations et les fatigues, elle ne multiplie pas nécessairement ses chances d'amélioration, de succès et d'enrichissement. Le féminisme a ceci d'imprudent et de cruel, qu'il fait luire trop souvent aux yeux des jeunes filles le mirage d'espérances et d'ambitions décevantes qui, en les détournant des métiers manuels où elles auraient trouvé peut-être à exercer plus profitablement la finesse de leur goût et la délicatesse de leur main, grossissent d'autant l'armée déjà trop nombreuse des déclassées.
A quoi sert de distribuer à profusion les brevets d'institutrices sans place et les titres d'inspectrices sans inspection? Que les Françaises aillent en masse au collège et à l'Université: elles n'auront fait, sous prétexte de libre culture, qu'augmenter les occasions de souffrir et les moyens de mourir de faim. Le meilleur outil ne sert de rien à qui ne peut le mettre en oeuvre. Que deviendront les doctoresses sans clientèle et les diplômées sans occupation? Multipliez les lettrées et les savantes: qu'en ferez-vous? Les carrières libérales sont encombrées. La science est une ambroisie qui grise le cerveau, sans assurer toujours aux estomacs affamés le morceau de pain quotidien. Pour modérer cet appétit d'apprendre, cette fringale de savoir qui pousse un nombre croissant de jeunes filles vers les hautes études, je ne leur dirai point qu'elles risquent d'accroître outre mesure le nombre des bas-bleus et des précieuses ridicules: c'est un petit malheur. Toute instruction un peu développée incline les âmes faibles aux tentations de vanité; qu'elle fasse donc, sur le nombre, des pédantes et même d'insupportables orgueilleuses, il faut s'y attendre. Chez les hommes cultivés, les «poseurs», comme l'on dit, sont-ils si rares?
Mais ce que j'appréhende surtout, c'est que l'orgueil, aigri par les déceptions probables, ne dégénère en misanthropie, en rancune, en jalousie, d'autant plus facilement que le goût de la science et la soif de l'étude procèdent, chez bon nombre de jeunes filles instruites et de jeunes femmes lettrées, d'un désir de lutte, d'un besoin de concurrence, d'une ambition d'égaler l'homme. Ajoutons que les personnes ardentes et impressionnables assignent, généralement, à l'accroissement des connaissances qu'elles convoitent, un but très individualiste: c'est, à savoir, l'émancipation de leur raison, l'expansion de leurs facultés, l'exaltation de leur moi. Ouvertes de bonne heure à toutes les curiosités, avides de connaître et d'expérimenter la vie, ambitieuses de briller, malaisées à satisfaire, envieuses des lauriers de nos savants, de nos littérateurs, de nos artistes, elles tendront avec effort toutes les fibres de leur cerveau vers le succès, vers la renommée, vers la gloire. «Tout le monde peut monter au minaret, dit un proverbe turc; mais il en est peu qui soient capables de chanter une prière.» La voix de la femme risque de se perdre sur les hauteurs.
Et si nul ne l'écoute, si l'indifférence s'obstine autour d'elle, si le succès ne vient pas, comme il est à prévoir, on verra les incomprises et les dévoyées se révolter contre l'obstacle, et de plus en plus agressives et déplaisantes à mesure qu'elles vieilliront, perdre peu à peu les grâces de la femme sans acquérir l'estime et la considération qui soutiennent et honorent les hommes. C'est alors que leurs âmes déçues et endolories s'ouvriront naturellement aux nouveautés les plus hardies et aux revendications les plus excentriques. Trop heureuses encore si, avant l'âge des désillusions et l'amertume des insuccès, elles n'ont point perdu la santé!