[Note 142: ][ (retour) ] Kaethe Schirmacher, Journal des Débats, du 4 septembre 1896.
Il n'est pas à croire que les prêtres de l'Église catholique aient à redouter une semblable concurrence. La tradition d'abord s'y oppose. Bien que Jésus ait été suivi dans ses courses apostoliques par de pieuses femmes qui l'aidaient de leurs aumônes, on ne voit point qu'il leur ait confié jamais une mission publique. Ce n'est qu'aux disciples d'élection qu'il a dit: «Allez et prêchez l'Évangile à toute créature.» De plus, il est remarquable qu'aucune femme n'assistait à la dernière cène. Pas une parole du Christ, en somme, ne convie les femmes aux honneurs du ministère ecclésiastique. Et depuis lors, une discipline constante les a écartées de la chaire et de l'autel.
A défaut d'autres motifs d'exclusion, la confession suffirait, d'ailleurs, à éloigner les femmes du sacerdoce romain. La femme confesseur,--si agréable que puisse être cette nouveauté par plusieurs côtés très humains,--viderait peu à peu les confessionnaux de leur clientèle habituelle. Que deviendrait le secret professionnel? Comment s'imaginer qu'une femme puisse supporter longtemps d'aussi lourdes confidences sans éprouver le besoin de les épancher en des oreilles amies?
Mais, si naturel que soit le mariage et si consolante que soit la religion, il serait cruel de mettre le sexe féminin en demeure de choisir entre la vie monastique et la vie conjugale, entre Dieu et l'homme. L'Église elle-même n'y songe point. Aussi bien, entre la religieuse et l'épouse, y a-t-il la vieille fille, dont le sort mérite considération.
IV
Les vieilles filles! On ne songe pas assez à leur mélancolique destinée. Il semble que ces pauvres délaissées, qui ont senti se faner lentement leur jeunesse et parfois leur beauté, ne comptent pas dans notre société. La solitude se fait autour d'elles. Leur existence déserte et monotone s'écoule sans bruit. Au sortir de l'enfance, elles s'étaient mises en marche vers l'avenir avec de beaux rêves et de larges ambitions; et d'année en année, les espoirs déçus et les ardeurs refoulées ont creusé à leur front une ride nouvelle et déposé en leur âme une amertume plus cuisante et plus profonde. Et elles passent ainsi, tristes et inaperçues, jusqu'à ce que la mort les prenne. Elles ont manqué leur vie.
On nous dira qu'une vieille fille est rarement aimable, que sa vertu manque de douceur autant que son image, que son coeur est sec comme ses mains sont maigres, qu'elle parle avec aigreur du bonheur des autres, et que, si elle est malheureuse, elle a le tort de ne point s'y résigner avec grâce. Peut-être; mais je tiens ce portrait pour une exception. Je connais de vieilles demoiselles tout simplement exquises. Leur tendresse ingénue, leur candeur souriante, se refuse à croire au mal; mieux que cela: elles l'ignorent. Il y a longtemps qu'elles ont renoncé à chercher le bonheur pour elles-mêmes, n'ayant point d'autre préoccupation que de travailler au bonheur des autres. Elles sont de toutes les oeuvres. Pauvres et orphelins n'ont point de meilleures amies. Nul sacrifice ne les rebute. Et pour utiliser les trésors de maternité inemployée qui se sont amassés en leur coeur, elles épousent la grande famille des malheureux. C'est ainsi que ces vierges grisonnantes, sans perdre leur âme de petites filles, sont devenues, envers ceux qui souffrent autour d'elles, les plus aimantes et les plus dévouées des mères.
Encore faut-il qu'elles puissent vivre; et pour cela, bon nombre sont dans la stricte obligation de travailler. Y pensons-nous assez? Tandis que notre société prodigue la plus scandaleuse indulgence aux vieux garçons, elle réserve tous ses dédains, toutes ses rigueurs, toutes ses plaisanteries aux vieilles filles. Est-ce donc toujours leur faute si elles n'ont pu se marier? Est-il équitable de traiter comme une déclassée, comme une réfractaire, une malheureuse isolée qui, faute d'être épousée devant le maire et le curé, n'a pas le droit d'avoir des enfants? On conviendra que la société serait cruelle de la punir d'une solitude qu'elle n'a point cherchée. Seule, elle doit vivre avec honneur; seule, elle doit conséquemment travailler avec profit. Or, voyez l'ironie des choses: recherche-t-elle une profession libérale? on lui permet de s'y préparer, mais la loi ou l'opinion lui fera un crime de l'exercer; s'adonne-t-elle à un métier manuel? on lui pardonne de peiner autant qu'un homme, mais, à travail égal, on la paiera moitié moins.
A l'encontre de ces préjugés, dont la barbarie finira bien un jour par nous révolter, le féminisme n'est vraiment, pour les filles pauvres, que la revendication de leur honneur et de leur pain.