Et qu'on ne prenne point nos doléances pour une critique détournée des pratiques et des moeurs de l'Église. Outre que la religion est presque l'unique consolation des vieilles filles, nous reconnaissons volontiers que le couvent, avec ses oeuvres d'assistance pour les âmes actives et ses exercices de contemplation pour les natures mystiques, offre encore un large débouché aux ardeurs inoccupées du célibat féminin, et qu'il contribue de la sorte à adoucir l'amertume de la condition faite aux filles qui n'ont pu accéder au mariage et à la maternité. Mais la femme n'a-t-elle ici-bas d'autre raison d'être, d'autre destination naturelle que l'amour conjugal ou l'amour divin? Pourquoi le célibat laïque, honoré chez l'homme, serait-il moins respectable chez la femme? De quel côté est-il le plus vertueux, le plus digne, le plus chaste?
On voudra bien croire qu'il ne s'agit point, dans notre pensée, de laïciser les oeuvres d'apostolat et de charité: nous nous inclinons, au contraire, avec admiration et reconnaissance, devant la robe de bure de nos religieuses. Certains livres ont beau nous présenter le féminisme comme «une religion qui a ses devoirs, ses dévotions et ses voeux,» on a beau nous parler d'ériger la femme nouvelle en «gardienne des lois morales,» d'en faire «l'inspiratrice et la consolatrice de l'humanité,» ou, plus poétiquement, «la chaste prêtresse qui incarnera la moralité la plus haute et le désintéressement le plus absolu,»--on ne fera pas que les vierges de roman puissent remplacer jamais les vierges du sanctuaire. Le mobile de celles-là ne vaut pas l'idéal de celles-ci.
Qu'une fille instruite et clairvoyante, s'exagérant l'égoïsme et les brutalités de l'homme, l'assujettissement et les humiliations de la femme, prenne l'amour en suspicion et le mariage en dégoût, et que, par peur ou par horreur du masculin, elle s'enferme pour la vie dans une virginité farouche et intangible; que, nourrie de lectures hostiles au sexe fort, entraînée, brûlée par le désir ardent de se dévouer au relèvement de la condition féminine, «chaste épouse de l'Idée», elle se détache de la chair et s'enflamme d'un amour spiritualisé qui l'incline à dépenser au profit de l'humanité la tendresse vacante de son coeur, cela se voit beaucoup plus souvent dans les livres que dans la vie. Ce féminisme insexuel, mystique et douloureux, est un féminisme d'imagination, un féminisme de roman. Si rare pourtant que puisse être cette sorte de «religion laïque», nous devons la saluer respectueusement; d'autant mieux que certaines fonctions briguées et poursuivies par la femme moderne ne semblent compatibles qu'avec le célibat. Il ne serait pas impossible, par exemple, que le siècle présent vît naître (je parle sans rire) la vierge médecin.
Là encore, toutefois, nos doctoresses devront subir la concurrence des ordres charitables. Je sais des soeurs de la Miséricorde et de la Charité auxquelles il ne manque, en fait de science médicale, que les brevets et les diplômes. Pourquoi leur serait-il défendu de les conquérir? Après les soeurs gardes-malades, qui aident les petits à naître, pourquoi n'aurions-nous pas un jour les soeurs-médecins, qui aideront les grands à se guérir? Pour être vierge laïque, il suffit de s'éprendre d'un idéal terrestre. Mais si l'amour de l'humanité peut faire des héroïnes, l'amour de Dieu fait des saintes. Au vrai, le féminisme de nos libres vestales, éprises de chasteté orgueilleuse et savante, n'est qu'un emprunt inconscient au vieux christianisme qu'elles méconnaissent, à la loi impérissable du Décalogue et du Sermon sur la montagne qu'elles oublient.
Et pourtant, il faut bien le dire et même s'en réjouir, la dévotion ne suffit point à de certaines âmes, même religieuses, que travaille de plus en plus le besoin d'agir. Nombreuses sont les filles et les femmes qui, par une conception nouvelle de leurs devoirs, revendiquent le droit de s'occuper des grands problèmes sociaux dont notre époque est tourmentée, estimant qu'il leur appartient, sans entrer en religion, de panser les plaies rebutantes, de soulager, sinon de guérir, les misères du pauvre, de combattre, en un mot, les maux innombrables dont leur conscience est scandalisée et leur âme endolorie. A ces femmes de volonté et d'action, la prière ne saurait être le but exclusif de la vie; car elles n'admettent point la foi sans les oeuvres. Et ces oeuvres ne sont pas seulement celles de miséricorde et de charité; aux oeuvres religieuses, elles entendent joindre les oeuvres laïques. Est-ce un bien? est-ce un mal? Il faut répondre à cette question.
CHAPITRE II
Du rôle social de la femme
SOMMAIRE
I.--Charité religieuse et charité laïque.--Le féminisme philanthropique.
II.--Fonctions d'assistance qui reviennent de droit au sexe féminin.--Le relèvement de la femme par la femme.
III.--La question des domestiques.--Doléances des maîtres.--Doléances des servantes.
IV.--L'ouvrière des villes et la mutualité.--Misère a soulager, moralité a sauvegarder.--Aide-toi, la charité t'aidera!
V.--Appel aux riches.--L'assistance publique et l'assistance privée.--Les devoirs de l'heure présente: le devoir social et le devoir patriotique.