I

Non moins que ses devancières, la femme d'aujourd'hui aime à goûter la douceur de se dévouer. Elle préfère encore, Dieu merci! les joies du sacrifice, les tendres inquiétudes de la maternité, les exquises souffrances de l'amour, aux émotions lucratives de la profession d'avocat, à l'orgueilleuse possession d'un siège de magistrat, ou même aux jouissances supérieures d'un mandat de conseiller municipal. Il en est toutefois qui, sans songer à sortir de leurs attributions naturelles, s'impatientent d'une existence obscure et fermée, et qui aspirent à l'action. Si elles tendent à se viriliser, c'est avec la volonté de nous mieux aider. Substituant l'amour de l'humanité à l'amour de l'homme, elles entendent se vouer au service de tous au lieu de se vouer au bonheur d'un seul.

On dira que nos soeurs de charité en font tout autant depuis des siècles. J'en conviens, et ce n'est pas moi qui chercherai à diminuer ce qu'a d'utile et d'admirable l'élargissement de la maternité dans une âme de vierge. Cependant il m'est impossible de croire que les oeuvres d'assistance et de relèvement appartiennent en propre aux congrégations religieuses, et que, hors d'elles, la femme laïque doit vivre pour son plaisir ou pour son intérêt. En France, malheureusement, la plupart des bonnes oeuvres sont confessionnelles, c'est-à-dire catholiques, protestantes ou juives. Par réaction, les autres--et elles sont rares--se disent neutres et sont le plus souvent athées. De là une gêne de conscience pour la femme qui voudrait s'adonner à la charité toute simple, sans s'affilier à une congrégation ni s'enrôler dans un parti.

Or, loin de s'épuiser follement à faire éclore en la femme des virilités inouïes, le féminisme mériterait d'être béni, s'il encourageait seulement à l'activité charitable les femmes embarrassées de loisirs ennuyés et de forces stériles. Puisse-t-il se borner à des leçons d'apostolat! Présentement, les femmes inoccupées sont légion; et le premier but du féminisme doit être de constituer les veuves et les filles indépendantes en associations secourables et de les mobiliser, pour la campagne de moralisation et d'assistance, que nécessite impérieusement le malheur des temps. En se consacrant à cette grande oeuvre humanitaire, sans abdiquer leurs privilèges de charme et de séduction, les femmes peuvent préparer un monde meilleur à nos descendants. Soeur de charité sans la cornette, voilà un rôle digne de tenter une grande âme.

Sans viser ni si haut ni si loin, il est encore au besoin d'activité qui dévore bien des femmes, d'autres emplois plus modestes auxquels suffisent des vocations laïques et des goûts purement séculiers. En ce qui concerne l'instruction primaire et la direction ou le contrôle des oeuvres charitables, pour ce qui est de l'administration des bureaux de bienfaisance ou de la surveillance des services hospitaliers, bref, en tout ce qui a trait à la défense et au soutien de l'enfance et de la vieillesse,--les deux causes qui sont le plus chères au coeur féminin,--nous sommes persuadé que l'on pourrait étendre le cercle de leurs attributions. Pourquoi même (c'est un avis que nous donnons en passant) ne pas leur permettre de grossir la liste des «Amis» de nos «Universités»? Leur patronage ne serait ni moins affectueux ni moins efficace que celui de leurs maris ou de leurs frères.

Et à l'exemple des femmes d'Angleterre et d'Amérique, les femmes françaises feraient bien de chercher dans l'association le moyen de résoudre les problèmes qui intéressent leur sexe et le nôtre. Leurs groupements littéraires, philanthropiques ou professionnels pourraient déterminer, non sans profit pour tous, plus d'un mouvement de réforme dans les directions les plus diverses: instruction publique, inspection du travail, patronages ouvriers, protection de l'enfance, surveillance des nouveau-nés et des nourrices.

Nous voudrions même qu'elles prissent en main les questions des logements insalubres, de l'ornementation des places, des promenades et des rues, de la protection des arbres et de l'embellissement des jardins et des musées. Tout ce qui tient à la beauté et à la salubrité des villes relève de leur compétence et de leur goût. Il n'est pas une «agitation» locale à laquelle les femmes américaines ne prennent part avec entrain. A leur suite, les Françaises pourraient étendre peu à peu leur influence bienfaisante sur les écoles publiques, les bibliothèques populaires, les expositions artistiques et les fêtes urbaines. Leur bonne grâce a quelque chance de relever et d'embellir notre vie sociale, ne fût-ce qu'en rappelant aux hommes les règles souvent méconnues de la douce tolérance et de la civilité puérile et honnête.

Pourquoi surtout (j'y insiste à dessein) ne pas ouvrir largement à leur action les commissions scolaires et les comités de surveillance des asiles, des crèches, des ouvroirs, des refuges, des hôpitaux et des maisons d'éducation correctionnelle? Pourquoi ne pas confier à leur vigilance l'inspection du travail féminin et la tutelle des enfants assistés? Pourquoi ne pas souhaiter que, par imitation de leurs soeurs d'Amérique, les femmes et les jeunes filles de la bourgeoisie riche ou aisée entreprennent de courageuses croisades contre le vice, l'intempérance et l'ivrognerie?

Des oeuvres existent déjà qu'il ne s'agit plus que de propager: l'Union française pour le sauvetage de l'enfance, l'Union française des femmes pour la tempérance, l'Union internationale des amies de la jeune fille, et nos deux Sociétés de secours aux blessés des armées de terre et de mer, et bien d'autres institutions qui manifestent avec éclat la rayonnante bonté féminine. Que les femmes de France se dévouent donc, sans respect humain, à toutes les tentatives de bienfaisance, de moralisation et de solidarité même les plus hardies, et qu'elles laissent dire les routiniers, les poltrons et les pharisiens: ce féminisme chevaleresque est celui des saintes.