II

D'une façon générale, tout ce qui concerne l'assistance publique et les oeuvres de préservation et de relèvement, c'est-à-dire tout le département de la charité, devrait être aux mains des femmes. Leur domaine est là où l'on souffre. Elles sont admirablement douées pour toutes les oeuvres de consolation, de rédemption, de pacification; elles sont plus douces que nous et plus pitoyables; elles ont plus que nous la vocation de la charité. «Une société bien ordonnée confierait à des femmes tous les offices de la bienfaisance.» Cette conclusion de M. Jules Lemaître a reçu du Congrès international d'assistance publique une consécration solennelle. Ce congrès, où trente-six États étaient représentés, a émis le voeu qu'une plus large place fût faite aux femmes dans l'administration de toutes les institutions de bienfaisance publique [143].

[Note 143: ][ (retour) ] Rapport de M. Jules Lemaître sur les prix de vertu: novembre 1900.--Voir aussi la Fronde du 12 septembre 1900.

Où la police, l'hygiène, la réglementation et la science des hommes échouent, les femmes ont chance de réussir. L'aumône distraite, bruyante ou vaniteuse, pas plus que l'assistance officielle et bureaucratique, ne suffit à réconcilier le pauvre avec le riche. Le coeur doit s'ouvrir avec la bourse. Pour bien donner, il faut se donner. Dans la main qu'on lui tend, il faut que le misérable sente la main d'un ami qui fait le bien pour le bien. La charité supérieure est dictée moins par la pitié que par la justice. Sans faire à l'aumône un crime de poursuivre parfois un mobile intéressé, de calculer avec Dieu, d'escompter les récompenses futures de l'au-delà, encore faut-il que, pour être féconde, elle soit animée d'un appétit de dévouement, d'une tendresse intelligente, d'un élan de maternité morale, où l'on sente non seulement le devoir, mais le besoin et le plaisir de donner.

Telles ces femmes d'Amérique qui ont entrepris une véritable croisade contre l'alcoolisme, la misère et la déchéance légale des femmes avilies, et qui prêchent la décence et la sobriété sur les places publiques, pénétrant dans les brasseries et les cabarets, et appuyant au besoin leurs discours de douces violences pour arracher l'ivrogne à son vice et la prostituée à sa dégradation. Telle, chez nous, l'OEuvre des libérées de Saint-Lazare, fondée par Mme Bogelot, pour préserver la femme en danger de se perdre et fournir à celle qui est tombée le moyen de se réhabiliter. Est-il charité plus admirable? Protéger la jeune fille et relever la femme déchue, rendre aux créatures les plus décriées le respect d'elles-mêmes, visiter infatigablement les hôpitaux, les refuges et les prisons, braver les épidémies et s'installer au chevet des malades pauvres, joindre au don d'argent, qui nourrit et réchauffe le corps, la bonne parole qui rapproche, console et pacifie les âmes, verser généreusement à toutes les misères qui se cachent et sur toutes les plaies honteuses le pur lait de la fraternité humaine: voilà l'instante mission qui sollicite et attend la femme nouvelle.

Nos congrégations n'y suffisent point, de quelque vertu qu'elles soient capables. Et puis leur action est trop circonscrite, trop fermée, trop cloîtrée. Nos admirables soeurs de charité elles-mêmes sont trop exilées de l'humanité. Le mal est au milieu du monde, dans la rue, dans les mansardes. C'est là qu'il faut aller le surprendre et le soigner. Allez-y donc, mesdames, les mains pleines et le coeur jaillissant! Empiétez hardiment sur le domaine de la philanthropie masculine, si sèche et si imprévoyante! Tant que le féminisme ne commettra pas d'autre usurpation, il ne comptera que des alliés parmi les hommes. C'est votre droit d'être associées au soulagement de toutes les souffrances et au redressement de toutes les iniquités.

III

Il est,--à titre d'exemple,--une question très grave que les congrès féministes ont hésité longtemps à évoquer dans leurs assemblées: c'est la question des domestiques (elles sont 650 000 en France), question que les femmes riches ou aisées peuvent résoudre sans sortir de chez elles. Tous ceux qui ont à coeur la paix sociale devraient s'émouvoir de l'abîme qui se creuse de plus en plus entre les maîtresses et les servantes.