III

Mais il ne semble pas jusqu'à présent que la femme brûle très fort de se faire socialiste. Deux choses retarderont vraisemblablement sa conversion. C'est d'abord la méfiance qu'inspire une nouveauté systématique qui, en dépit de ses promesses libératrices, ne pourrait s'établir et durer que par la contrainte. Impossible de concevoir l'organisation collectiviste sans violence pour la fonder, sans despotisme pour la maintenir. Si vagues que soient les programmes de la société future, ils sont pleins de menaces pour la liberté individuelle. Poussée trop loin, la surveillance préventive risque, avec les meilleures intentions du monde, de rendre la vie intolérable. Pénétrer dans les ménages, envahir les foyers, sous prétexte de réveiller la torpeur des inoccupées ou de calmer la fièvre des vaillantes, édicter lois sur lois pour obliger les fainéantes au travail et imposer le repos aux laborieuses, est un système qui, pour être imposé par les plus pures vues sociales, n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre d'inquisition tyrannique. Croit-on faire le bonheur de toutes les femmes françaises en les plaçant sous la surveillance de la haute police? Elles ont trop de peine à supporter maintenant l'autorité d'un mari débonnaire pour accepter de vivre sous une règle conventuelle, fût-elle l'oeuvre des sept Sages de la communauté future.

Ensuite, le prolétariat d'aujourd'hui rappelle trop certains maris fantasques qui gratifient leur douce moitié de caresses et de bourrades, avec une même libéralité. Après avoir proclamé la femme «l'égale de l'homme devant la production,» et au même moment où certains syndicats lui font, par une conséquence logique, une place dans leurs conseils d'administration, il est étrange d'entendre des membres du parti ouvrier réclamer des dispositions légales, à l'effet d'interdire l'entrée des ateliers industriels aux ouvrières, qui ont le désir ou l'obligation d'y gagner leur vie. Est-il permis d'imposer, à celles qui rêvent de s'émanciper, le lourd devoir de travailler sans recourir aux bons offices du mari, et de leur refuser en même temps le droit et le bénéfice du libre travail?

Entre nous, cette contradiction, assez vilaine, s'explique par un secret désir d'empêcher les femmes d'envahir des métiers et des emplois, que les hommes ont pris l'habitude de considérer comme leur domaine exclusif. C'est ainsi qu'à diverses reprisés ceux-ci ont manifesté l'intention de les expulser des postes, des télégraphes, des imprimeries et autres ateliers, où elles menacent de leur créer une redoutable concurrence.

Et pourtant, si les socialistes, qui parlent d'émanciper la femme, voient dans ses revendications autre chose qu'une admirable matière à belles phrases et à déclamations vaines, il leur est interdit de lui ôter tout moyen pratique de gagner honnêtement sa vie. Défendre aux patrons de l'embaucher, même à prix égal, n'est-ce point permettre à d'autres de la débaucher en plus d'un cas? Je n'hésite pas à dire que des mâles, qui s'attribuent violemment le monopole d'une fabrication et l'exploitation exclusive d'un métier, poussent l'antagonisme des sexes jusqu'à la barbarie. A ce compte, la liberté du travail, qui est un des premiers principes de nos lois organiques, n'existerait pas du tout pour les femmes. Et les mettre hors des cadres du travail, n'est-ce pas en mettre beaucoup hors l'honneur ou même hors la vie? Par bonheur, ce protectionnisme masculin, qui unit l'égoïsme à la cruauté, aura quelque peine à triompher de ce vieux fond de politesse française qui est encore, chez nous, le plus ferme appui de la femme dans la lutte pour la vie. Et puisqu'on admet de moins en moins qu'il faille la tenir étroitement dans la dépendance de l'homme, le seul moyen honorable de relever sa condition est de lui faire une place au comptoir, au bureau ou à l'atelier.

IV

Les collectivistes disent aux femmes: «Voulez-vous être libres? faites avec nous la révolution socialiste.» Même refrain du côté des anarchistes: «La femme ne peut s'affranchir efficacement, écrit Jean Grave, qu'avec son compagnon de misère. Ce n'est pas à côté et en dehors de la révolution sociale qu'elle doit chercher sa délivrance; c'est en mêlant ses réclamations à celles de tous les déshérités [152].» Les femmes prolétaires ne seront donc affranchies que par l'avènement du communisme anarchiste. Et les voilà du coup fort embarrassées: quel parti suivre? Qui assurera le mieux leur bonheur, de la «dictature du prolétariat», selon le mode socialiste, ou de la «commune indépendante», suivant le programme anarchiste?

[Note 152: ][ (retour) ] Jean Grave, La Société future, chap. XXII: la femme, p. 322.

Chose curieuse: les deux écoles révolutionnaires ont une même foi dans la «diffusion des lumières» pour conquérir la femme du peuple à leurs idées, cependant si contraires. De l'avis de l'une et de l'autre, il n'est qu'un moyen de soustraire la femme à la domination masculine, quelle qu'elle soit, et c'est de l'instruire intégralement. Après avoir réclamé «l'admission de tous à l'instruction scientifique et technologique, générale et professionnelle», le commentateur de Karl Marx, M. Gabriel Deville, déclare que «l'affranchissement de la femme aussi bien que de l'homme» ne peut sortir que de «l'égalité devant les moyens de développement et d'action assurée à tout être humain sans distinction de sexe [153].» Par ailleurs, un très curieux document, attribué à M. Élie Reclus dont l'anarchisme se réclame avec fierté, abonde dans le même sens: «Les vices et les défauts qu'on a souvent reprochés à la femme, nous ne les nions pas, mais nous sommes persuadé qu'ils résultent de la condition qu'on leur a faite; nous affirmons qu'ils sont, non pas sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou esclave. Qu'on ose donc supprimer la cause, si l'on veut abolir les effets [154]