[Note 153: ][ (retour) ] Le Capital de Karl Marx. Aperçu sur le socialisme scientifique, p. 30.

[Note 154: ][ (retour) ] Unions libres; Souvenir du 14 octobre 1882, p. 21.

On a pu voir que, sans accepter cette manière de voir, nous ne trouvons point déraisonnable d'élever le niveau intellectuel de la femme et d'admettre, à cette fin, les jeunes filles aux études de haute culture scientifique. Et telle est déjà la diffusion de l'enseignement dans les classes aisées, que Jean Grave a pu dire qu'«à l'heure actuelle, la femme riche est émancipée de fait, sinon de droit [155].» En sorte qu'il n'y a plus guère que la femme pauvre qui ait à souffrir de la prétendue supériorité masculine. Et pour l'en débarrasser, anarchisme et socialisme s'entendent (nous l'avons vu) pour prôner l'instruction intégrale. Autrement dit, l'instruction doit cesser d'être un privilège de la fortune. Il faut, au voeu de Kropotkine, notamment, que la science devienne un «domaine commun», qu'elle soit la «vie de tous», que sa «jouissance soit pour tous [156]

[Note 155: ][ (retour) ] La Société future, p. 328.

[Note 156: ][ (retour) ] Paroles d'un révolté: Aux jeunes gens, pp. 49 et 51.

Nous avons fait du chemin depuis Voltaire! Pour cet ancêtre de la libre pensée, l'homme est seul capable de cultiver les lettres et les sciences. Que les bourgeoises, à la rigueur, s'instruisent et se déniaisent, la chose est de peu de conséquence, à condition toutefois que l'étude ne les détourne point de leurs devoirs de bonnes poules couveuses. A la vérité, la haute éducation ne devrait être permise qu'à celles qui, par extraordinaire, s'élèvent au-dessus du commun: à celles-là, on ne demande plus d'être honnêtes femmes; il suffit qu'elles soient d'«honnêtes gens.» Quant à la femme du peuple, Voltaire la jugeait d'une espèce inférieure et indigne de boire aux sources de la science; il abandonnait aux prêtres le soin de catéchiser «les savetiers et les servantes.» Aux hommes seulement l'orgueilleuse philosophie! Le bon Dieu n'a-t-il pas été inventé pour les bonnes femmes?

Aujourd'hui, tout le monde doit être convié, nous dit-on, à étudier, à savoir, à libérer sa raison. Et si nous objectons que les loisirs manqueront aux cuisinières et aux paysannes, les anarchistes nous rappellent que le machinisme merveilleux du XXe siècle pourra aisément les leur procurer. Prochainement, comme dans les contes de fée, d'extraordinaires mécaniques, obéissant au doigt et à l'oeil, accompliront toutes les tâches manuelles d'aujourd'hui. Et alors, les femmes et les hommes, unissant leurs forces, fraterniseront dans la paix et la lumière, par la grâce toute-puissante de la science universalisée.

V

Débarrassé même de ces espérances chimériques, le goût immodéré d'instruction, l'appétit insatiable de savoir,--que l'on retrouve au fond de toutes les doctrines féministes,--nous ménage (je m'en suis déjà expliqué) de pénibles surprises. Est-ce donc un idéal suffisant que la multiplication des diplômées et des raisonneuses? Disons plus: l'instruction affranchie de tout frein religieux, libérée de toute obligation morale, laïcisée à outrance, suivant le voeu révolutionnaire, risque tout simplement d'élever le niveau intellectuel de la galanterie. Le mot est dur, j'en conviens. Mais pourquoi nous fait-on entrevoir, dans l'avenir, le type de la féministe émancipée de tout, sauf de ses instincts et de ses vices, sans illusions, sans préjugés, sans scrupules, indépendante d'esprit et de coeur, libre en paroles, libre en morale, libre en amour, exagérant ses droits et méprisant ses devoirs. Cette femme me fait peur, et je le dis rudement.