On nous répète dans certains milieux que l'éducation, pour être franche et loyale, doit initier préventivement la jeune fille à tout ce que nous avons coutume de lui voiler par respect pour sa pudeur et sa vertu. Ainsi comprise, l'instruction intégrale est évidemment à la portée de toutes les intelligences, mais (c'est une question que j'ai déjà posée) bon nombre d'âmes n'en seront-elles point gravement déflorées? Nos écrivains révolutionnaires n'ont pas assez de mépris pour la jeune fille timide, discrète, naïve, telle qu'elle sort du giron des mères chrétiennes ou du cloître de nos pensionnats religieux. Ils trouvent stupide de ne point l'avertir de toutes choses. «Pourquoi, disent-ils, lui fermer en tremblant les fenêtres qui s'ouvrent sur le monde? Faites-lui voir en face la nature et la vie. Déniaisez vos petites nonnes, instruisez vos petites oies.»
Le malheur est que ces conseils commencent à être suivis, non pas seulement dans cette société frivole, exotique, où la modernité triomphe avec fracas, mais encore dans le monde moyen, ordinairement sage, timoré, rebelle aux nouveautés troublantes. Et nous pouvons déjà juger aux fruits qu'elle porte, l'éducation nouvelle qui déchire tous les voiles et approfondit toutes les réalités. Soit! Mettez aux mains de vos filles n'importe quel livre ou, si vous n'osez, éveillez seulement sa curiosité sur les dessous mystérieux de l'existence; usez de franchise brutale ou de prudentes réticences: vos filles pourront tout savoir, mais aurez-vous toujours lieu d'en être fiers? Ce sera miracle si toutes parviennent à conserver, à ce régime, une demi-virginité d'âme.
En seront-elles plus heureuses? Que non! C'est un dicton banal que la science ne fait pas le bonheur. Seront-elles moins exposées aux pièges de la vie? Je voudrais le croire; mais à trop savoir, à trop comprendre, on s'expose à des indulgences, à des expériences, à des périls, contre lesquels la simple candeur les eût prémunies plus sûrement. On nous réplique que les illusions, dont la jeune fille est nourrie, préparent à l'épouse et à la mère les plus attristantes déceptions. Mais est-il indispensable de tout lui apprendre positivement, de tout lui dévoiler méthodiquement, pour la mettre en garde contre les amertumes et les duretés possibles de la vie? Et puis, le rêve a cela de bon sur la terre qu'il nous empêche souvent d'apercevoir les bassesses et de croire aux turpitudes de ce monde. Ceux-là même qui prétendent que la vertu, l'amour, le dévouement sont des duperies, nous avoueront du moins que ces chimères sont bienfaisantes, puisqu'elles ont pour effet d'entretenir l'âme en paix et en sérénité, de bercer la souffrance et d'embellir la destinée. Ne bannissons point ces douces choses du coeur de la femme, car sa mission première est d'en garder le dépôt à travers les âges, afin de perpétuer parmi nous le règne de l'idéal, en croyant au bien pour nous y faire croire, en aimant ce qui est bon et pur pour nous le faire aimer.
En résumé, nous ne voulons point, pour les femmes, de l'instruction intégrale selon l'esprit révolutionnaire, la jugeant inutile, sinon préjudiciable, aux intérêts économiques non moins qu'à l'amélioration intellectuelle du plus grand nombre.
CHAPITRE IV
L'économie chrétienne
SOMMAIRE
I.--Le socialisme chrétien.--Dissentiments irréductibles entre la révolution et l'église.
II.--L'homme a la fabrique et la femme au foyer.--La famille ouvrière dissociée par la grande industrie.--Interdiction pour la femme de travailler a l'usine.
III.--Exception en faveur du travail domestique.--Cette exception est-elle justifiée?--Pourquoi les prohibitions catholiques sont malheureusement impraticables.