Mais l'enfant, direz-vous, ne doit pas souffrir des préventions de la mère.--Cette objection montre que la question a deux faces et qu'on doit la trancher différemment, suivant qu'on envisage l'intérêt de la mère ou l'intérêt du nouveau-né. Ceux qui entendent protéger l'enfant, avant tout, n'hésiteront pas à imposer aux mères de famille toutes sortes de précautions, d'obligations, d'inquisitions. On leur dira que le fruit de leurs entrailles appartient non moins à la société qu'à la famille; qu'elles ne sont pas libres de remplir ou de méconnaître, à leur gré, les mesures hygiéniques requises pour la bonne venue des petits; qu'il est des heures où l'État doit forcer les gens à se soigner; bref, que la mère est débitrice, vis-à-vis de la communauté, de l'être qu'elle porte en ses flancs, et que toute imprudence, qui compromettrait son existence et sa santé, serait un crime de lèse-nature et de lèse-humanité.

Bien que j'admette l'antériorité et la primauté des droits de la famille sur les droits de la société, je ne contesterai point que celle-ci ne soit intéressée à la naissance de l'enfant et à la préservation de l'espèce. J'avouerai même que beaucoup de femmes, qui ne sont pas précisément de mauvaises mères, prendront difficilement, d'elles-mêmes, les soins et le repos qu'exige leur état. Ceux-là n'en douteront point qui ont vu, dans les crèches, quelqu'une de ces malheureuses, maigres et hâves, donner à leur enfant un sein vide ou un lait appauvri. Est-ce une raison suffisante pour aggraver d'une nouvelle charge le lourd fardeau de la maternité? Convient-il de sacrifier à la santé de l'enfant la liberté de la mère? Et lorsque celle-ci refusera de subir l'«imposition» qu'on propose de lui infliger, fera-t-on appel à la gendarmerie pour la séparer violemment des siens et la traîner à l'hôpital? Transformerons-nous les maisons de convalescence en maisons de force? Placerons-nous toutes les femmes enceintes, après vérification faite de leur pauvreté, sous la surveillance de la police? Une telle loi serait humiliante et cruelle. Je mets l'État au défi de l'appliquer.

Certes, le budget de la maternité, qu'il soit alimenté par l'assistance publique ou la charité privée, ne sera jamais assez riche. Mais si nous devons secourir largement les mères indigentes et leur pitoyable progéniture, il importe, autant que possible, de ne point arracher les enfants à leurs parents, ni les mères à leur foyer. Encore une fois, pas d'hospitalisation obligatoire. Sinon, la maternité finirait par être redoutée comme une déchéance, au lieu d'être acceptée comme un honneur. Ce n'est pas le moment d'affaiblir, dans l'esprit du pauvre, la conscience et l'amour de ses devoirs.

L'hospitalisation de la femme enceinte sera donc facultative. Et j'ajoute que l'assistance de l'État sera supplétive: ces deux choses se tiennent. Que si, en effet, la mère est, comme le socialisme l'affirme, redevable de son enfant à la communauté, celle-ci lui doit, en échange, «la nourriture, l'habitation et le repos indispensables pour faire un être de beauté aussi parfait qu'elle en est capable [175].» C'est la solution collectiviste. Mais alors je ne vois pas ce que l'État répondrait aux mères qui lui tiendraient le langage suivant: «Du moment que mon enfant est à vous autant qu'à moi et que vous m'imposez, à ce titre, un internement obligatoire dans un asile à votre choix, je prétends que, par une suite nécessaire, j'ai le droit de vous imposer la responsabilité et la charge des miens et d'exiger que mes enfants soient nourris et élevés aux frais de la collectivité.»

[Note 175: ][ (retour) ] Rapport de Mme la doctoresse Edwards Pilliet présenté au Congrès international de la condition et des droits des femmes. La Fronde du 7 septembre 1900.

Du coup, le budget des Cultes n'y suffirait pas. Mais ici, la question d'argent est de peu d'importance à côté de la question de principe. Ce qu'il faut empêcher, c'est que les droits et les devoirs de l'État n'entament les droits et les devoirs de la famille. A ruiner peu à peu la responsabilité des parents, on affaiblirait, dans l'esprit des hommes, la notion même du mariage qui est la sauvegarde suprême de la femme et de l'enfant. A donner une prime à la maternité naturelle, dont les enfants seraient élevés presque toujours aux frais du public, on découragerait la maternité légitime qui, Dieu merci! s'obstine et s'épuise à élever les siens; on désapprendrait au mari les premiers devoirs de la paternité, en l'habituant à se désintéresser du sort de la mère et des petits; et finalement on préparerait la voie à l'union libre, qui nous paraît (nous le démontrerons plus loin) inséparable de l'avilissement et de l'asservissement du sexe féminin.

Que faire? Persévérer dans la direction où nos lois sont entrées. Que les femmes pauvres soient donc assistées à domicile: cette solution libérale sauvegarde à la fois l'intérêt de l'enfant et les justes susceptibilités de la mère. Dès maintenant, les femmes en couches sont assimilées aux malades et bénéficient de l'assistance médicale gratuite; elles peuvent même, en cas d'urgence, être hospitalisées, sur l'avis du médecin, aux frais de la commune, du département ou de l'État. Nous souhaitons que ces mesures de protection soient complétées au profit des domestiques, mariées ou non, dont la grossesse est souvent une causé de renvoi. Il y aurait même de grands avantages à fonder et à multiplier les «maternités secrètes» ouvertes aux filles-mères qui veulent dissimuler leur grossesse. En résumé, nous acceptons l'«assistance maternelle», aussi largement pratiquée qu'on le voudra, à la seule condition qu'elle soit supplétive pour l'État et facultative pour la mère. Ainsi comprise, quelles belles occasions d'efforts utiles et de nobles dévouements elle peut offrir aux femmes médecins de l'avenir!

IV

Quant aux réglementations légales de 1892, le féminisme n'en veut plus. Il les dénonce comme un abus et les repousse comme une insulte. C'est un fait notable que les trois Congrès de 1900 ont émis le voeu,--non sans vive discussion, il est vrai,--que «toutes les lois d'exception qui régissent le travail des femmes fussent abrogées.» Est-ce une simple bravade? Pas tout à fait. Au Congrès catholique, Mlle Maugeret s'est exprimée ainsi: «Dans le groupe que j'ai l'honneur de représenter, nous sommes tous partisans de la liberté du travail, sans autre réglementation que les forces, le courage, les besoins du travailleur, toutes choses dont lui seul est compétent. Au Féminisme chrétien, nous réprouvons la législation ouvrière à l'endroit des femmes [176].» Nous relevons dans le rapport présenté au Congrès du Centre féministe par Mme Maria Martin les mêmes déclarations péremptoires: «Nous demandons pour toute femme majeure, même pour la mère, le droit de juger des conditions qui doivent gouverner son travail. Nous voulons le travail libre dans un pays libre [177].» Enfin, Mme Marguerite Durand, au Congrès de la Gauche féministe, s'est prononcée dans le même sens, pour ce motif que «le premier devoir d'humanité doit consister à lever devant la femme travailleuse les obstacles et les difficultés,» et que «la loi, qui soi-disant la protège, les accroît et les amoncelle, et va de la sorte à l'encontre de son but [178]