Nous ouvrons conséquemment, toutes larges, les portes de l'industrie,--de la grande et de la petite,--aux femmes qui se flattent d'y trouver leur gagne-pain. A cette liberté nous n'apportons qu'une restriction: il ne saurait convenir à l'État que, sous couleur d'indépendance ou même de nécessité, l'ouvrière risquât sa vie et compromît sa santé.

C'est pour ce motif essentiel que la loi française lui tient présentement ce langage impératif: «Jeune fille ou jeune femme, tu ne travailleras point dans les mines, sous quelque prétexte que ce soit; car il te faut de l'air pour nourrir tes poumons et du soleil pour enrichir ton sang. En toute autre occupation industrielle, tu te reposeras la nuit et le dimanche, sauf en des cas urgents et sous réserve d'une autorisation expresse; car il te faut un plein sommeil pour réparer tes forces et un jour de distraction pour détendre tes nerfs. Je tiens à ce que ta journée de travail n'excède point onze heures; et je m'efforcerai de la réduire davantage, si la chose est possible, afin que tu puisses vaquer plus facilement et plus longuement aux soins du ménage. S'il m'est défendu pour l'instant de te réserver, en cas de grossesse, avant et après les couches, une période de repos consécutif de six ou huit semaines, faute de pouvoir te payer une indemnité équivalente à ton salaire interrompu (tu n'ignores pas que nos finances sont gravement obérées), mes inspecteurs, du moins, veilleront à ce que, dans les exploitations dangereuses pour ta santé, toutes les mesures de sécurité soient prises, toutes les règles d'hygiène observées, afin d'alléger ton labeur et de protéger la vie. Que si le zèle de mes fonctionnaires te paraît un peu rude ou intempestif, songe qu'il leur est inspiré par le désir de servir efficacement tes propres intérêts, qui sont inséparables de ceux de la race et de la patrie.»

Ce petit discours, plus pratique qu'éloquent, mérite d'être approuvé. Nous savons pourtant qu'il ne le sera point par toutes les femmes. En tout cas, les bonnes chrétiennes auraient mauvaise grâce à l'incriminer, puisque les garanties tutélaires, dont la loi française entoure le travail industriel des femmes, sont conformes aux recommandations les plus instantes du Souverain Pontife.

Témoin cette citation de l'Encyclique de Léon XIII sur la condition des ouvriers: «Ce que peut réaliser un homme valide et dans la force de l'âge, il ne serait pas équitable de le demander à une femme ou à un enfant. L'enfance en particulier--et ceci demande à être observé strictement--ne doit entrer à l'usine qu'après que l'âge aura suffisamment développé en elle les forces physiques, intellectuelles et morales; sinon, comme une herbe encore tendre, elle se verra flétrie par un travail précoce, et c'en sera fait de son éducation. De même, il est des travaux moins adaptés à la femme, que la nature destine plutôt aux ouvrages domestiques: ouvrages, d'ailleurs, qui sauvegardent admirablement l'honneur de son sexe et répondent mieux, de leur nature, à ce que demandent la bonne éducation des enfants et la prospérité de la famille.»

Mais, si haute que soit l'autorité dont ces paroles émanent, elle s'incarne dans un homme; et les recommandations papales, non moins que les prescriptions civiles, présentent un caractère masculin de supérieure condescendance, qui risque d'offusquer l'intransigeance de nos fières et libres féministes.

Quant aux carrières bureaucratiques et libérales, disons tout de suite, pour trancher la question de principe, que nous n'apercevons aucune raison sérieuse d'en écarter les femmes. Évidemment, leur place est au foyer plutôt qu'à un bureau d'enregistrement ou à la barre d'un tribunal. Mais elles seraient mieux également à leur ménage que dans un atelier de tissage ou de filature; et personne pourtant n'oserait leur interdire d'être ouvrières. On leur permet, dans l'industrie et aux champs, les besognes les plus pénibles, parce que nulle loi humaine ne saurait les empêcher de gagner leur vie et celle de leurs enfants: de quel droit leur interdirait-on d'autres occupations beaucoup plus faciles et beaucoup plus rémunératrices? La liberté du travail est chose sacrée: en priver la femme, sans raison supérieure, est un crime de lèse-humanité.

Reste à savoir quels emplois conviennent le mieux à son sexe.

II

Depuis que l'instruction est offerte libéralement aux filles et que la conquête des brevets universitaires est facilement accessible aux mieux douées, l'enseignement a permis à l'élite de gagner son pain sans déroger. Les institutrices sont devenues légion: près de 100 000 femmes sont employées dans l'enseignement primaire et secondaire. L'éducation de leur propre sexe leur est donc à peu près exclusivement réservée. Dans les établissements de l'État, notamment, l'enseignement secondaire des jeunes filles est confié presque totalement à un personnel féminin. Une douzaine de dames pédagogues siègent même dans les Conseils de l'instruction publique. On les écoute, on les décore.