Bien plus, on réclame le droit, pour les nouvelles agrégées, de monter dans les chaires de l'enseignement supérieur. Cette nouveauté serait logique: puisque les femmes font d'excellentes institutrices, puisqu'elles fournissent des maîtresses distinguées à l'enseignement secondaire des jeunes filles, pourquoi nos Facultés les tiendraient-elles pour des recrues négligeables? Je sais bien que, présentement, l'enseignement donné par les hommes est plus solide, plus élevé, plus fructueux. Mais, s'il est bon que certains hommes instruisent les femmes, il n'est pas dit que certaines femmes ne puissent instruire utilement les hommes. Ouvrons donc à celles qui le méritent, nos chaires de lettres, de sciences, de droit, de médecine: les étudiants ne s'en plaindront pas. Il se pourrait même que le professorat féminin,--à la condition qu'il s'incarne sous des espèces jeunes et attrayantes,--fût un sûr moyen d'assurer l'assiduité aux cours les plus rébarbatifs.
Mais il n'est pas donné à toutes les femmes d'être professeurs. Et pour nous en tenir à la réalité d'aujourd'hui, on sait que l'institutrice, même munie des attestations les plus honorables, n'est pas beaucoup mieux traitée qu'une employée de magasin. Nous avons actuellement un paupérisme scolaire; et par ce mot nous désignons la misère cachée des précepteurs, instituteurs, répétiteurs des deux sexes, frères et soeurs en pédagogie ambulante, qui cachent, sous la correction et la propreté de la tenue, une âme endolorie par l'incertitude et le tourment du pain quotidien. Décidés à ne jamais tendre la main, tenant à honneur de vivre de leur cerveau, de leur parole, de ce capital intellectuel amassé à grands frais aux heures de jeunesse et d'espérance, ils sont des milliers, autour de nous, qui se disputent quelques centaines de répétitions à l'usage des enfants riches, débiles et gâtés, de courte et frêle intelligence. Ce sont les pauvres honteux de l'enseignement. On les appelle, ô dérision! les maîtres «libres». Rien de plus digne de pitié que cette petite Université dolente, besogneuse, en quête d'élèves introuvables.
La plupart de ces braves filles considèrent comme le salut de trouver enfin,--après quelles démarches et quelles tribulations!--une place dans une famille riche, avec une rétribution à peine supérieure au salaire d'une domestique. L'assurance d'être logée, couchée, nourrie, vaut mieux que l'incertitude qui pèse sur la vie des maîtresses de langue, de musique ou de dessin, qui courent le cachet dans les grandes villes. Dieu garde les jeunes filles de prendre leurs brevets pour entrer dans les carrières de l'enseignement! Des milliers de concurrentes s'en disputent l'entrée et meurent de misère.
III
Mais, dira-t-on, de quelque côté qu'elles se tournent, les jeunes filles se heurtent aux mêmes difficultés, et souvent à de pires injustices.--Oui, présentement, le choix d'une profession pour une femme est extrêmement limité. Seulement, un avenir, plus prochain qu'on ne pense, peut apporter à cette situation malaisée une solution graduelle.
Et d'abord, de tous les travaux actuels, c'est incontestablement le travail sédentaire, le travail assis, qui convient le mieux à la femme. Les fonctions bureaucratiques sont donc un débouché tout indiqué pour son sexe. Plus soigneuse, plus attentive que l'homme, elle a du reste de merveilleuses aptitudes pour les mille besognes de nos grandes et petites administrations, qui n'exigent que de l'ordre, de l'exactitude, de la patience, comme la rédaction et la délivrance des titres, le calcul et le service des coupons, le contrôle et le classement des pièces. L'expérience, tentée par diverses sociétés, a démontré que les femmes sont particulièrement propres aux mille petits détails d'écriture et de comptabilité. Pourquoi ne pas leur ouvrir plus largement nos administrations publiques et privées? Si elles en chassent les hommes, elles ne feront que les rendre à une vie plus active et plus extérieure qui rentre tout à fait dans leur office. Y a-t-il un si grand mal à diminuer l'effectif formidable de nos ronds-de-cuir? En admettant que le «fonctionnarisme» soit chez nous une manie incurable, n'est-il pas naturel que les femmes en profitent, puisque ce débouché semble fait pour elles? Ouvrons donc nos bureaux aux dames: cette place tranquille leur sied mieux qu'aux hommes.
Il n'est pourtant, jusqu'à ce jour, que certains services de l'État, comme les Postes et les Télégraphes, quelques Sociétés financières et quelques Compagnies de chemin de fer, qui aient fait appel à la collaboration du sexe féminin. La France compte à peine 50 000 employées d'administration. Nos préfectures et nos municipalités, nos trésoreries, nos recettes et nos perceptions sont généralement réfractaires à l'entrée des femmes dans leurs bureaux. C'est à peine si, à Paris, la porte de l'Assistance publique leur est entr'ouverte depuis quelque temps. Pourquoi ne pas leur ménager un accès aux fonctions de bibliothécaire et de conservateur de musée? Leur serait-il même si difficile de faire d'exacts percepteurs, et de très suffisants receveurs d'enregistrement?
Pour le moins, il est à souhaiter que nos préventions et nos habitudes administratives ne s'opposent pas trop longtemps à l'accession raisonnable des femmes aux emplois des services intérieurs de nos villes et de nos départements, la vie bureaucratique étant de celles, je le répète, qui conviennent le mieux au tempérament féminin. Pourquoi même la loi ne réserverait-elle pas expressément au sexe féminin certaines carrières administratives, où la vie est douce et le travail léger? La couture, déchargée ainsi d'un nombreux personnel, verrait peut-être se relever les prix insuffisants de sa main-d'oeuvre. Quant aux hommes évincés de leur bureau, notre domaine colonial est là qui offrirait de larges débouchés aux plus hardis et aux plus vaillants. Leur office n'est pas de sommeiller paresseusement dans un fauteuil confortable, mais de courir au grand air les mille chances de la fortune. La vie bureaucratique est une forme de la vie intérieure. Elle convient aux femmes; et tandis qu'elle atrophie les mâles, elle ferait vivre bien des mères.