N'oublions pas qu'en ce moment toutes les puissances qui nous environnent sont tendues vers la guerre, et que les gouvernements ne négocient entre eux, pour ainsi dire, que le revolver à la main. Non; l'heure n'est pas venue pour la France de se fondre et de se dissoudre dans une humanité vague et indécise, sans frontières, sans rivalités, sans patries. Si la France cessait d'être la France, nous ne serions point devenus pour cela citoyens du monde, mais seulement sujets anglais, allemands ou italiens. Un peuple qui n'a point la possession de soi-même, la conscience et l'amour de soi-même, est indigne de vivre et incapable de durer. C'est pourquoi tout ce qui contribue à affaiblir en nous le sentiment patriotique,--à la veille de la grande lutte des races qui, vraisemblablement, remplira le vingtième siècle,--fait le jeu des nationalités grandissantes qui nous enveloppent et nous jalousent.
Défions-nous donc de notre coeur. Gardons-nous de désarmer imprudemment nos bras, d'énerver notre vaillance par un amour de l'humanité que nos rivaux ne paieraient point de retour. N'attaquons jamais: l'agression est impie. Mais ne laissons pas tomber de nos mains l'épée dont nous pouvons avoir besoin demain pour défendre nos droits. Il y a quelque chose de plus affligeant que la guerre, c'est la paix servile, la paix des décadents et des lâches. Soyons justes, mais soyons forts. N'est-ce pas servir encore les intérêts de la paix que de pouvoir, au besoin, l'imposer à ceux qui voudraient la troubler? Ne déposons nos armes, n'abaissons nos frontières, qu'à la condition d'une équitable et loyale réciprocité. Sous cette réserve (les femmes de France, si capables d'héroïsme, la font sûrement en leur coeur), il est bon, il est saint de rappeler aux puissances de la terre les paroles divines: «Bienheureux les pacifiques! Que la paix soit avec vous! Que la paix soit entre nous!» Et les femmes auront bien mérité de l'humanité si, par bonheur, à force de prêcher l'union entre les hommes et la fraternité entre les peuples, elles parviennent à atténuer l'horreur ou même à diminuer la fréquence des conflits qui ensanglantent le monde.
II
«Donner des leçons, se sont dit quelques institutrices ambitieuses, c'est nous condamner pour la vie à une sorte de domesticité supérieure.» Et les plus hardies se sont misés à frapper à la porte des Facultés de médecine et de droit, qui se sont ouvertes sans trop de résistance.
Quant à l'exercice de la médecine, je ne vois point qu'il soit avantageux pour personne d'en écarter les femmes. C'est la conclusion à laquelle on arrive logiquement, soit qu'on envisage leur capacité individuelle, soit qu'on interroge l'intérêt général.
Et d'abord, les femmes sont naturellement indiquées pour être herboristes, pharmaciennes ou droguistes. Plusieurs exercent déjà cette fonction à Paris et dans les grandes villes; et il est vraisemblable que leur nombre s'accroîtra rapidement. Point d'occupation plus sédentaire et qui exige plus d'ordre, plus de précision, plus de mémoire, plus de propreté,--toutes qualités vraiment féminines. Et qui plus est, la vie intérieure et les besognes domestiques n'en sont point gravement troublées ni interrompues. Trouverez-vous même si ridicule qu'une femme s'occupe d'hygiène ou de quelque spécialité médicale? qu'elle donne des soins à l'enfance ou des consultations sur les maladies de son sexe? La vocation de médecin ne me choque point chez la femme. Quoi de plus naturel qu'une femme traite, soigne et guérisse les femmes? Est-ce qu'une mère n'est pas le premier médecin de ses enfants? Quoi de plus simple que de transformer une sage-femme en doctoresse, lorsqu'elle fournit ses preuves de savoir, en passant ses examens et en conquérant tous ses grades? Laissez-lui faire ses études médicales: la clientèle peu fortunée des villes et surtout des campagnes y trouvera son compte. Bannissez des Facultés de médecine le matérialisme insolent et les libertés excessives qui effraient beaucoup de jeunes filles, et vous servirez utilement la cause de la femme et celle de l'humanité.
Quelle raison valable invoquerait-on en faveur de la prohibition? Aucune. Habituées aux travaux manuels les plus délicats, on peut croire que les femmes médecins ne seront pas moins habiles de leurs doigts que la plupart de nos docteurs. Voyez-les soigner un malade: elles font preuve presque toujours d'un sang-froid avisé, d'une dextérité ingénieuse, d'une adresse technique qui, la science aidant, en feront peut-être des praticiennes émérites. Beaucoup ne s'élèveront pas sans doute au-dessus d'une honnête médiocrité; mais tous nos médecins sont-ils des aigles? Pour ce qui est de fournir de bonnes chirurgiennes, il n'y faut guère songer, paraît-il,--un grand nombre d'opérations exigeant une application prolongée, une tension de l'esprit et des nerfs, et même une dépense de force musculaire au-dessus des moyens physiques de la femme. Nous trouvons là cette limite naturelle qui marque la frontière des privilèges virils. L'immixtion des femmes dans les fonctions masculines devra toujours s'arrêter devant les exigences organiques de leur propre constitution.
En fait, on compte à Paris une vingtaine de femmes médecins, tant françaises qu'étrangères. Et les statistiques donnent, pour toute la France, 13 000 sages-femmes et 450 femmes médecins. A l'heure actuelle, il n'est plus guère de pays où la doctoresse en médecine soit inconnue. Son utilité n'est pas contestable, surtout en province et dans nos colonies.
Autour de nous, le nombre n'est pas rare des femmes françaises,--religieuses ou laïques--qui, sous l'impression de scrupules exagérés, mais infiniment respectables, se résignent à la souffrance et préfèrent souvent perdre la santé et la vie plutôt que de recourir aux soins d'un homme, si âgé ou si discret qu'on le suppose. En plus de cette petite clientèle réservée pour laquelle les femmes médecins semblent destinées, nous serions peut-être, en cas de guerre, fort heureux de les trouver, ainsi que le prouve une expérience relativement récente. Dans la dernière campagne Russo-Turque, les médecins manquant, le gouvernement impérial fit appel aux étudiantes de quatrième et de cinquième année qui répondirent en masse. Ni le feu de l'ennemi, ni les ravages du typhus, ni l'horreur des opérations et des pansements n'ébranlèrent leur vaillance. Elles furent la consolation des blessés et excitèrent l'admiration des médecins. Si jamais la paix boiteuse dans laquelle nous vivons venait à être rompue, il est plus d'une «femme de France», dont nos chirurgiens militaires seraient à même d'apprécier, outre le zèle et le dévouement, les aptitudes médicales et les connaissances thérapeutiques.