Pour ce qui est enfin de nos possessions d'Orient, où les femmes séquestrées dans les harems n'ont point le droit d'y appeler le médecin en cas de maladie, il serait aussi moral que politique de les arracher aux praticiennes ignorantes qui les soignent ou même qui les tuent, en leur substituant des doctoresses de bonne volonté,--l'expérience ayant établi partout que celles-ci sont accueillies par les femmes arabes comme des envoyées du ciel.
Ne nous moquons point des femmes médecins. Certes, il faut se garder de leur promettre un brillant avenir. Sauf les cas restreints que nous venons d'indiquer, on ne voit pas l'avantage que les femmes pourraient avoir à grossir le personnel d'une profession où l'offre est déjà supérieure à la demande. Celles qui ont conquis leurs diplômes n'ont pas tardé à s'apercevoir qu'elles n'en trouveraient guère l'emploi dans la mère-patrie. Il faudra donc l'utiliser au loin. En Angleterre, un mouvement d'émigration des femmes médecins s'est dessiné, au cours des dernières années, vers les contrées mahométanes. L'idée était bonne; et chez nous, Mme Chellier l'a mise à profit. Triomphant de la défiance des Arabes, admise à pénétrer sous les tentes des indigènes, prodiguant ses soins aux femmes, aux enfants, parfois même aux hommes, elle a parcouru pendant des mois la Kabylie et la région de l'Aurès, gagné à la France mille sympathies et conquis pour elle-même une popularité durable. Il s'ensuit que les pays de religion islamique offrent à nos futures doctoresses un débouché immense,--je n'ose dire un débouché toujours lucratif. Ce rôle d'agents de l'influence française aurait du moins le mérite de réconcilier tous les patriotes avec le féminisme, puisqu'il serait démontré, grâce à lui, que loin de poursuivre des fins purement égoïstes, il est capable de servir utilement les intérêts généraux du pays. Dans une solennité officielle, M. le ministre Lebon a pu affirmer qu'il serait profitable à la France de confier aux femmes médecins des missions sanitaires aux colonies.
III
Depuis le 1er décembre 1900, les Françaises peuvent exercer la profession d'avocat. Avant cette date, il ne leur était pas permis de se faire inscrire au tableau de l'Ordre des avocats. Au premier abord, on ne voit pas pourquoi il leur avait été interdit de plaider, alors qu'on les autorisait à guérir.
Dans l'antiquité, le sexe faible fut admis parfois à pérorer devant la justice. L'histoire a conservé le souvenir d'une Romaine, Afrania, femme d'un sénateur, qui avait été autorisée à plaider pour autrui. Mais de cette première avocate, Valère Maxime nous donne une idée plutôt fâcheuse. Les contemporains comparaient ses clameurs à des aboiements; et telles furent ses violences et sa cupidité que «son nom devint le plus grand outrage dont on pût cingler un visage de femme.» Après avoir indiqué qu'Afrania mourut en l'an 48 avant Jésus-Christ, son sévère biographe ajoute: «Lorsqu'il s'agit d'un pareil monstre, l'histoire doit plutôt enregistrer la mémoire de sa destruction que la date de sa naissance.»
Cela soit dit sans offenser Mlle Chauvin qui, pour avoir sollicité, de nos jours, l'honneur de prêter le serment d'avocat et de paraître à la barre d'un tribunal, a mérité le bonheur de voir son nom passer à la plus lointaine postérité. En revendiquant le droit de plaider pour autrui, elle n'a point obéi, soyez-en sûrs, à de mesquins sentiments de vanité ou d'intérêt personnel. Son but était plus noble et plus désintéressé: poser un principe, établir un usage, conquérir une liberté pour son sexe, affirmer le droit des femmes. En personne clairvoyante, elle n'a pas eu de peine à reconnaître les imperfections de notre organisation sociale, et qu'aux misères, qui affligent notre vieux monde, il n'est qu'un remède que son sexe brûle de nous administrer avec sagesse et autorité. On l'a déjà deviné: il n'y a pas en France assez d'avocats. Nos deux Chambres en font une si effrayante consommation! Trop peu de gens pérorent à la face des juges; le prétoire est silencieux et désert. Il est grand temps que les femmes comblent les vides de la corporation.
Que si l'on ne goûte point cette explication, on reconnaîtra, du moins, que la revendication de Mlle Chauvin était des plus raisonnables et des plus logiques. Lorsqu'elle conquit son grade de docteur en droit, il était facile de prévoir que son ambition ne serait pas satisfaite par la possession d'un titre nu, d'un parchemin décoratif, et que, sachant vaincre, elle chercherait à profiter de la victoire. Comment! les femmes sont admises, dans nos Facultés de droit, à suivre les cours et à passer les examens; et, leurs études terminées, on leur défendrait d'en tirer parti! Voici une jeune fille qui a obtenu le titre de docteur: comme ses camarades de l'autre sexe, elle veut l'utiliser, le monnayer, se faire une clientèle, se créer une position, bref, tirer de son grade toute la valeur commerciale qu'il comporte pour la faire vivre; et la magistrature refuserait de l'admettre au serment, et le barreau ne consentirait point à ce qu'on l'inscrive au tableau! C'est une duperie, une contradiction, une impossibilité. Doctoresses en médecine, il a bien fallu leur permettre d'exercer la profession médicale. Licenciées en droit, il était inévitable qu'on les admît à exercer la profession d'avocat. Leur conférer des diplômes sans les autoriser à en bénéficier, c'était, ni plus ni moins, une offense à la logique et un déni de justice.
Si pressantes que fussent ces considérations, les Cours d'appel de Turin, de Bruxelles et de Paris s'accordèrent pour fermer aux femmes l'accès du barreau [190]. Le 1er décembre 1897, sur les conclusions de M. le Procureur général, Mlle Chauvin fut «déboutée» de ses prétentions. Les motifs de l'arrêt sont tirés, en substance, de l'ancien droit et des traditions du barreau. Lorsque le législateur a rétabli l'Ordre des avocats sous le premier Empire, il a voulu, dit-on, revenir aux coutumes et aux règles qui étaient en vigueur avant la Révolution; or, dans l'organisation parlementaire d'autrefois, cette profession avait toujours été considérée comme un «office viril»; donc, aujourd'hui encore, la femme ne saurait y prétendre.
[Note 190: ][ (retour) ] Voyez la Femme devant le Parlement, de M. Lucien Leduc. Paris, Giard, 1898, pp. 302 et suiv.