Au point de vue rationnel qui est le nôtre, il n'y a peut-être point une si indissoluble affinité entre la fonction d'avocat et la magistrature du juge. Et tout en ouvrant la première à la femme, nous serions disposé à lui fermer la seconde. A ce qu'elle plaide, il y a peu de danger; mais à lui permettre de juger, nous voyons des inconvénients graves. Le Parlement a partagé cet avis et consacré cette distinction.
Franchement, il nous répugnerait infiniment de comparaître devant un aéropage féminin, parce que (soyons franc) nous n'avons pas la moindre confiance dans l'esprit de justice des femmes. Elles sont trop impressionnables, trop sensibles, trop irascibles. Mais oui! leur colère est plus exaltée que la nôtre. Nulla est ira super iram mulieris, lit-on dans l'Ecclésiaste. C'est encore un fait d'expérience, que les femmes oublient et pardonnent moins facilement que les hommes. Elles ont un esprit de rancune, un goût de vengeance, plus vivace, plus ardent, plus obstiné. Presque toutes les dénonciations anonymes, que reçoit la police, sont l'oeuvre de femmes vindicatives.
Et quel sentiment leur est plus naturel que la jalousie? C'est ce qui les rend si facilement médisantes. Avez-vous remarqué qu'entre elles, elles se traitent beaucoup plus en rivales qu'en amies? Leurs impressions sont si mobiles que certaines inclinent même à affirmer, comme des réalités indubitables, les bruits qu'elles recueillent ou qu'elles inventent. Pour faire de bons juges, elles devraient donc renoncer à leurs plus jolis défauts, et aussi à leurs qualités les plus séduisantes qui, chez elles, ne manquent point de tendre constamment des pièges au sentiment de la justice.
Il n'est pas jusqu'à leur bonté, en effet, qui ne nous fasse douter de leur impartialité. En toute matière, les questions de personnes priment, à leurs yeux, les questions de principes. Elles tirent la solution de leur coeur. Le jugement logique et la raison démonstrative ont moins de prise sur leur esprit qu'une émotion quelconque. Elles auraient mille peines à s'empêcher d'absoudre par pure sympathie ou à s'abstenir de condamner par simple animosité personnelle. «La plupart des femmes n'ont guère de principes, dit La Bruyère; elles se conduisent par le coeur.» Bien vraie encore cette pensée de Thomas: «Les femmes font rarement comme la loi qui prononce sans aimer ni haïr. Leur justice, à elles, soulève toujours un coin du bandeau pour voir ceux qu'elles ont à condamner ou à absoudre.» C'est bien cela: leurs sentences procèdent du coeur plus que de la froide et impartiale raison.
Sans doute, il faut convenir que notre magistrature masculine n'est pas incapable de passion; l'intérêt ou l'antipathie peut l'entraîner à un déni de justice. La faveur politique a trop de part dans son recrutement, pour qu'elle assure toujours aux justiciables de France une impeccable et sereine impartialité. Et puis, le plus honnête magistrat du monde n'est point parfait. Encore est-il douteux que la femme puisse faire un aussi bon juge que l'homme, par cette raison que, même en fermant les yeux sur les autres imperfections de son sexe, elle a le grave défaut de garder difficilement cet équilibre, cette pondération, cette stabilité entre les impressions contraires, qui est la grande préoccupation de l'homme juste. Le sentiment, que nous savons prépondérant chez le sexe faible, empêche le jugement d'être attentif et froid, suffisamment sûr, scrupuleusement équitable. Les natures sensibles restent difficilement dans la vérité. Leur raison est à la merci des émotions violentes.
Et ce n'est pas faire injure aux femmes que de se défier de leurs jugements sur les personnes et les choses qu'elles aiment ou qu'elles détestent. Les plus distinguées conviennent, en cela, de leurs faiblesses. Témoin cet aveu de Mme de Rémusat: «Douées d'une intelligence vive, nous entendons sur-le-champ, devinons mieux et voyons souvent aussi bien que les hommes. Mais trop facilement émues pour demeurer impartiales, trop mobiles pour nous appesantir, apercevoir nous va mieux qu'observer.» Mauvaise disposition pour bien juger!
Au vrai, la conscience féminine a des soubresauts et des oscillations, qui la jettent à droite ou à gauche en des excès de faiblesse ou de sévérité. Tranchons le mot: la femme est une personne antijuridique, qui ramène (j'y insiste) toute question de justice, soit à la sympathie qui absout par tendresse ou par commisération, soit à l'antipathie qui condamne par aversion ou par dépit. Autrement dit, plus compatissantes et plus charitables que nous, les femmes, en revanche, sont moins équitables. L'injustice est leur péché capital. Bien peu y échappent. Passionnées naturellement, partiales inconsciemment, elles s'émeuvent trop profondément, trop brusquement pour bien juger. L'amour et la haine ont trop d'empire sur leurs âmes. Chez elles, surtout, la tendre commisération l'emporte sur la stricte équité. Après s'être apitoyées sur la victime, elles s'apitoieront sur le condamné. Après avoir crié vengeance, elles demanderont grâce. Abandonnez les criminels à la justice mobile des femmes, et elles les condamneront tous dans le premier mouvement, quitte à les remettre en liberté dans le second.
Mettons que j'exagère. Faisons même aux femmes, si vous voulez, une place dans les juridictions professionnelles, tels que les Conseils de prud'hommes et les Tribunaux de commerce. Il reste que leur admission à la magistrature civile--et surtout au jury criminel, dont les décisions déconcertent déjà la justice et le bon sens,--serait un remède pire que le mal. Cela est si vrai que certains États occidentaux de l'Union américaine les ont exclues du jury, après les y avoir admises à titre d'essai, parce qu'elles jugeaient avec la passion et le sentiment, sans tenir compte des preuves.
En somme, des deux attributs de la justice,--la balance et le glaive,--la femme magistrat n'emploierait que le second. Elle frapperait sans doute de son mieux, à droite et à gauche, avec une sainte colère, mais sans peser préalablement le pour et le contre dans la paix et la sérénité de sa conscience. Conservons donc à nos juges masculins le monopole de la justice; mais, de grâce! choisissons-les bien. A parler franchement, les femmes auraient tort de prétendre à toutes les fonctions viriles à la fois. Un peu de patience, s'il vous plaît! On verra plus tard. L'avenir de la femme dépend des fruits que produira l'émancipation graduelle de son sexe.