CHAPITRE IX

Le féminisme colonial

SOMMAIRE

I.--Encombrement de tous les emplois dans la mère-patrie.--Émigration des femmes aux colonies.

II.--La française est trop sédentaire.--Pas de colonisation sans femmes.--Les appels de l'«union coloniale».

III.--Conclusion.--Est-il à craindre que l'émancipation économique dénature et enlaidisse la française du XXe siècle?--Résistances masculines.--Avis aux femmes.

Et maintenant une réflexion générale s'impose. Ouvrons aux femmes tous les emplois industriels, toutes les carrières libérales: en seront-elles beaucoup plus avancées? pourront-elles se frayer un chemin à travers la foule qui les encombre? Retenons qu'à chaque porte les hommes se bousculent et s'écrasent. Est-il donc croyable que le sexe faible parvienne à enlever au sexe fort des occupations rémunératrices, pour chacune desquelles les candidats affluent et surabondent. En France, les places manquent aux hommes: comment voulez-vous qu'elles suffisent aux femmes? Dès lors, puisque les fonctions intérieures sont occupées, surpeuplées, saturées, il n'est, pour vivre, que d'aller chercher au dehors des occasions de travail qui font défaut dans la mère-patrie.

I

Point besoin, pour cela, d'émigrer à l'étranger. Nos colonies nouvelles, où tout est à créer, offrent aux femmes intelligentes et courageuses des débouchés et des ressources qu'elles chercheraient vainement dans la métropole, où l'encombrement des professions condamne les mieux armées pour la lutte à la souffrance ou à la médiocrité. Que ne sont-elles plus nombreuses les femmes de nos petits fonctionnaires qui, n'écoutant que leur bravoure et leur dévouement, s'en vont sur les terres neuves servir la patrie aux côtés de leurs maris? Combien de jeunes filles méritantes, adroites, économes, qui traînent une vie étroite et gênée parmi les durs travaux d'un ménage besogneux, dans les mansardes des grandes villes ou dans quelque bicoque lézardée de nos provinces endormies,--et qui pourraient trouver au-delà des mers, avec une existence plus libre et plus large, un emploi, une situation, souvent même une famille?

Car dans toute entreprise de colonisation, le mariage doit être l'événement final désiré, la conclusion entrevue et préparée. A quoi bon émigrer pour se créer au loin un foyer qui risque de rester désert? A peine connues, les nouvelles arrivantes seraient accueillies avec faveur et, pour peu qu'elles fussent avenantes et de bonnes façons, traitées par les colons en épouses possibles. Les femmes font prime en de certaines colonies. Je sais bien que les gens qui s'effraient de toute nouveauté, n'ont pas assez de plaisanteries pour ces «théories» de jeunes filles, pour ces convois précieux de chères créatures d'une garde si difficile, que nous convions à la conquête du monde sauvage. Mais nous sommes loin de l'ancien régime, qui confiait aux Manon Lescaut le soin de peupler et de réjouir ses colonies.

En réalité, il existe, dans nos possessions d'outre-mer, des situations, des professions même essentiellement féminines, qui, au regret des colons, n'ont pas encore de représentants. M. Chailley-Bert, qui s'est fait une spécialité des questions coloniales, nous apprenait récemment qu'en Indo-Chine, des villes, comme Hanoï, Haïphong, Nam-Dinh, ont besoin de couturières et de modistes; que les fonctionnaires mariés, résidents de toutes classes, généraux et officiers supérieurs, directeurs des travaux publics et des affaires indigènes, sollicitent parfois des institutrices pour l'éducation de leurs enfants; que les commerçants et les agriculteurs souhaiteraient souvent de confier à une comptable entendue la direction de leur intérieur ou les menues besognes de leur domaine; bref, que, dans la société de là-bas, il y a des cases vides qui pourraient être occupées avec profit par les femmes.