Au surplus, les femmes ont l'âme foncièrement religieuse. Elles ont joué un rôle prépondérant dans l'établissement et la propagation de l'Église naissante. «La religion, écrit Renan, puise sa raison d'être dans les besoins les plus impérieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de souffrir, besoin de croire. Voilà pourquoi la femme est l'élément substantiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a été, à la lettre, fondé par les femmes.» Aujourd'hui encore, ce sont elles qui soutiennent, plus que les hommes, le culte et les oeuvres du catholicisme. On a raison d'appeler le sexe féminin: le sexe dévot. En plus de la foi qu'il pratique, il a, sinon créé, du moins organisé la charité. De là, ces congrégations féminines,--une des plus pures gloires de l'Église,--qui sont, depuis des siècles, le refuge des abandonnés, la consolation des affligés, le secours des pauvres et la providence des malades. Il n'est pas d'institution charitable qui puisse naître et durer sans le zèle pieux des femmes. Somme toute, l'Église, malgré ses rudesses de langage, a eu le mérite d'ouvrir au besoin de dévouement, dont leur coeur est dévoré, un dérivatif admirable et une destination sublime.
III
Les adeptes de l'émancipation féminine ont donc tort de lui imputer à crime la réprobation que plusieurs de ses docteurs ont vouée à l'Ève pécheresse et tentatrice,--comme si, de tout temps, la religion n'avait pas tendu à la femme une main compatissante, et amie! A les entendre, toutefois, c'est moins dans la question des sexes que dans les relations des époux que le christianisme aurait professé son peu de goût pour la «préexcellence du sexe féminin». Et c'est le moment de montrer qu'il y a au fond du féminisme contemporain un regain de paganisme latent.
Oui; il est des «femmes nouvelles» qui préfèrent franchement le polythéisme antique au christianisme actuel. On raconte qu'au congrès féministe de 1896, Mme Hilda Sachs a jeté, d'une voix tremblante de colère, ces mots significatifs: «Depuis que je suis en France, j'entends toujours les femmes se vanter d'être mères, fatiguer tout le monde par l'exhibition de leurs enfants. Moi, j'ai des enfants, mais je ne m'en vante pas. C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement flatteuse. Peut-être êtes-vous trop hantées par l'image de la Madone portant comme un ostensoir son Fils entre ses bras. Moi, je préfère la Vénus de Milo; je la trouve plus belle, plus adorable, quoiqu'elle n'ait pas de bras du tout.» A votre aise, Madame! S'il nous était donné cependant de revivre la vie grecque, je ne sais guère que les grandes courtisanes qui pourraient s'en féliciter. Hormis cette exception, les femmes honnêtes ont plus profité que souffert de l'instauration des moeurs chrétiennes.
Chose curieuse: le paganisme qui couve au fond des révoltes féminines est mêlé plus ou moins, suivant les tempéraments, de sensualisme et de religiosité. M. Jules Bois nous avise qu'il a été conduit au féminisme par le mysticisme. Cela ne nous étonne point de l'auteur du Satanisme et de la Magie. Son Ève nouvelle, livre étrange et ardent, n'est qu'un long acte de foi, d'espérance et d'amour en la femme de l'avenir. L'auteur aurait pu lui donner pour devise ce verset qu'il attribue à Zoroastre: «Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge vaut mieux que l'homme vierge: la mère vaut dix mille pères.» Ce féminisme exalté, voluptueux et dévot, remet le salut du monde aux mains de la femme émancipée.
Certes, l'Olympe païen ne manquait point de femmes; le malheur est qu'il s'en dégage comme une odeur de mauvais lieu. Le polythéisme déifia le beau sexe surabondamment. Ses bonnes et agréables déesses personnifiaient indistinctement nos vertus et nos vices, nos grandeurs et nos faiblesses. Certaines avaient des moeurs déplorables. Il n'était pas jusqu'à Jupiter et Junon qui ne manquassent à l'occasion de prestige et de tenue. Leurs querelles de ménage n'étaient point d'un bon exemple pour les humbles mortels. A voir là-haut les maris si volages et les femmes si faciles, le mariage si peu respecté et l'union libre si ouvertement tolérée, les humains ne pouvaient, sans irrévérence, se mieux conduire que leurs dieux. C'est pourquoi le sensualisme païen ne fut point très profitable à la moralité publique et privée;--et l'expérience atteste que la femme est la première à souffrir des mauvaises moeurs. Asservie aux appétits du mâle, elle devient chair à caprice ou chair à souffrance.
Que nous voilà donc loin des conceptions chrétiennes! Toute l'antiquité a vécu sur cette idée que la femme est inférieure à l'homme en force, en intelligence et en raison; et les relations privées des époux, comme les relations sociales des sexes, impliquèrent partout la subordination plus ou moins humiliante de l'épouse au mari. Survient le christianisme; et, si ses premiers docteurs ne peuvent se défendre parfois d'incriminer dans la femme l'Ève curieuse et perfide qui, pour avoir induit en tentation notre premier père, voua toute sa descendance à la corruption du péché et rendit par là nécessaire le sacrifice du Dieu fait Homme, tout l'esprit de sa doctrine tend à la réhabilitation de l'épouse et à la glorification de la mère.
Non pas que la tradition chrétienne soit favorable à l'égalité de la femme et du mari. Témoin ce texte de saint Paul: «Le mari est le chef de la femme, comme le Christ est le chef de l'Église. De même que l'Église est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent l'être en toutes choses à leurs maris.» Saint Augustin va jusqu'à faire honneur à sa mère d'avoir «obéi aveuglément à celui qu'on lui fit épouser.» A ses amies qui se plaignaient des brutalités de leur époux, sainte Monique avait coutume de répondre: «C'est votre faute, ne vous en prenez qu'à votre langue. Il n'appartient pas à des servantes de tenir tête à leurs maîtres.»
Mais en maintenant la hiérarchie conjugale, le christianisme a su transformer, par ses vues idéales d'universelle fraternité, le désordre païen en unité harmonique. «Il n'y a plus ni citoyens ni étrangers, ni maîtres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Vous êtes tous un en Jésus-Christ.» Cette parole de saint Paul est la charte fondamentale du mariage chrétien. Désormais la femme est confiée à la protection du mari; et celui-ci est tenu pour responsable devant Dieu du bien-être et de la dignité de l'épouse qui est la chair de sa chair et l'âme de son âme. Le couple chrétien est si étroitement uni de coeur, de sentiment, d'intérêt, les deux époux sont si bien l'un à l'autre, l'unité qui s'incarne en leurs personnes est si parfaite, que l'Église tient leur mariage pour indestructible. L'homme n'a pas le pouvoir de séparer ce que Dieu a indissolublement uni.