En somme, et pour revenir à un langage plus simple et à des vues plus terrestres, voulons-nous connaître la raison secrète des moeurs sociales et des déterminations humaines, et quel est le niveau de l'honnêteté dans un pays, et aussi et surtout ce que deviennent les traditions de famille et la moralité du peuple: cherchons la femme. En fait, celle-ci peut être la cause de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. Car, dans toutes les actions louables ou répréhensibles de l'homme, la femme a quelque part. Elle est le bon ou le mauvais génie du foyer; et suivant qu'elle est ange ou démon, il est concevable que l'homme soit porté naturellement à la maudire ou à la glorifier. Les Pères de l'Église n'ont pas fait autre chose: leurs contradictions ne sont qu'apparentes.

IV

Pour ce qui est de la position prise par les communions chrétiennes vis-à-vis du féminisme, elle n'est pas très nette. Deux courants se dessinent entre lesquels les âmes religieuses se partagent et oscillent présentement.

Certains, voyant dans le féminisme un retour offensif de l'esprit païen, un symptôme de relâchement et de décadence qui menace de démoraliser les consciences et d'affaiblir les liens de famille, tiennent pour suffisant d'opposer l'antique et pure discipline chrétienne à ce renouveau de paganisme, en remettant «l'Évangile dans la loi», suivant la belle parole de Lamartine. Le christianisme, à leur idée, en a vu bien d'autres! Que de fois il a replacé la société sur ses véritables bases, rappelant sans se lasser à l'homme et à la femme leurs droits et leurs devoirs! S'il est un vrai et salutaire féminisme, c'est la religion du Christ qui en conserve la mystérieuse formule. Nul besoin de modifier sa tactique; elle n'a qu'à prêcher aujourd'hui ce qu'elle prêchait hier, sans concession aux goûts du jour. Sa vieille morale suffit à tout. Qu'on la respecte, et la paix renaîtra entre les sexes et entre les époux.

Sans doute, répondent d'excellents esprits tournés plus volontiers vers l'avenir que vers le passé, la pureté chrétienne a guéri plus d'une fois la corruption des hommes et le dévergondage des femmes. Mais, sans nier qu'elle soit capable de rendre l'honnêteté à notre vieux monde, il paraît bien qu'à une crise qui se produit sous des formes nouvelles, il soit nécessaire d'opposer un traitement nouveau. Et comme, à côté de revendications malfaisantes, le féminisme en formule d'autres dont la justice n'est guère contestable, les hommes de sens doivent faire le départ entre ceci et cela, rejeter ce qui est condamnable, accepter ce qui est légitime. Rien n'empêche le christianisme de maintenir sa doctrine essentielle en l'adaptant aux temps nouveaux. Le secret de son immortalité est précisément dans la grâce qui lui a été donnée de toujours se rajeunir sans varier jamais.

Il est à croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie, l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de prêtres français, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables à l'extension du rôle et à l'élargissement de l'action des femmes. Que de maux elles pourraient guérir, que de douleurs du moins elles pourraient soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu'à l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou l'autre, au profit de l'ordre social.

C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute situation, assurait dernièrement Mme Fawcett, présidente de la «Société britannique pour le suffrage des femmes», qu'il verrait avec faveur les Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuadé que leur intervention aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la confection des lois. Et l'archevêque de Canterbury, chef de l'Église anglicane, a fait la même déclaration et émis les mêmes espérances. Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Françaises, dont beaucoup sont bonnes chrétiennes, le droit de participer à l'élection des députés et des sénateurs: croyez-vous qu'elles voteront pour des francs-maçons ou des libres-penseurs?

Les chrétiennes de France sont en possession d'une puissance, éparse et latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mêmes. Pour mettre cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes françaises n'aient pas entrepris une croisade plus énergique contre «l'école sans Dieu». C'est peut-être que, dans notre pays, le catholicisme a été, depuis le commencement du siècle, plutôt un frein qu'un excitant, plutôt un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte de l'Évangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare.

Le féminisme chrétien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les dévotes et paralyse même les dévots? Il se pourrait. Le monde catholique français est en voie de rajeunissement et d'émancipation. Dans son livre: Les religieuses enseignantes et les nécessités de l'apostolat, Mme Marie du Sacré-Coeur ne veut pas admettre que la congréganiste française ait «un tempérament moral inférieur à celui de la jeune protestante américaine.» Elle propose en conséquence d'établir dans nos monastères «un courant de choses de l'esprit, une vie de l'intelligence.» Son espoir est que «mieux armées pour la lutte, plus vivantes, plus modernes,» ses soeurs feront oeuvre sociale plus efficacement que par le passé; et elle conclut que «dans un avenir peut-être prochain, plus d'un couvent sera obligé d'apporter de grandes modifications à la vie claustrale.»