Disons tout de suite que cet esprit nouveau a éveillé dans le monde religieux de naturelles appréhensions et de vives controverses. Certains l'ont dénoncé comme une sorte d'«américanisme féministe» qui ne pourrait fleurir que dans un couvent «fin de siècle» habité par des religieuses «fin de cloître». Point de doute cependant qu'un esprit de nouveauté, de hardiesse, parfois même d'indépendance, ne travaille et ne remue le clergé et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer quelques années, et nos saintes femmes seront moins scandalisées des libres tendances du féminisme contemporain.
Pour le moment, à celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires d'affranchissement, leur viennent dénoncer le despotisme marital, beaucoup de femmes n'ont qu'une réponse très simple: «Laissez-nous tranquilles: s'il nous plaît d'être battues!» Sans nier que cette patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommandé aux femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue à qui les soufflète, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la liberté de rappeler qu'à côté d'un féminisme incohérent, qui s'en prend à tous les fondements du foyer chrétien et qu'il convient de fustiger d'importance si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un féminisme raisonnable qui mérite l'approbation et l'encouragement des laïques et même du clergé.
En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le féminisme chrétien est surtout une force conservatrice qui se propose de défendre le mariage et la société contre les audaces révolutionnaires. A celles qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou qui rêvent d'une «péréquation» absolue entre les sexes, il s'efforce de prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'élargir sans un grave préjudice pour l'honnêteté des moeurs, pour la paix des ménages et la dignité de la femme.
C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le féminisme chrétien s'organise sous l'oeil bienveillant des différentes Églises. Il compte aujourd'hui deux organes: La Femme, bulletin des protestantes rédigé par Mlle Sarah Monod, et le Féminisme chrétien, publication catholique dirigée par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui président également la Société des féministes chrétiennes. L'esprit de ce dernier groupement ressort nettement de la déclaration suivante: «Le féminisme chrétien est l'adversaire résolu du féminisme libre-penseur. Si le XXe siècle doit être, comme on le pronostique, le siècle de la femme, il faut qu'il soit, par excellence, le siècle de la femme catholique [14].»
[Note 14: ][ (retour) ] Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation légale de la Femme envisagée au point de vue chrétien. Le Féminisme chrétien, mai 1900, pp. 142 et 148.
Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la détourner des révoltes sociales en l'attachant plus étroitement au foyer, en augmentant sa sécurité, en fortifiant sa dignité, en la confirmant dans son rôle de plus en plus respecté d'épouse et de mère: tel est donc l'objet actuel du féminisme chrétien. C'est un féminisme assagi, expurgé, édulcoré, un préservatif homéopathique, un vaccin inoffensif qui, tournant le poison en remède, immunisera, croit-on, la pieuse clientèle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes espèrent qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus atténué, il sera plus facile de les préserver de la contagion du féminisme aigu et délirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes généreuses qui souhaitent au féminisme chrétien des vues plus libres, des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies.