Parlons plus sérieusement: la fraction libérale du parti féministe part de cette idée très sage et très vraie que, loin de s'improviser, le progrès s'enfante laborieusement. De l'avis des femmes de caractère et de talent qui l'inspirent et la dirigent,--et parmi lesquelles je range Mme Schmahl au premier rang,--l'important est de savoir sérier les questions et attendre les résultats. A l'heure qu'il est, leur propagande s'applique à revendiquer et à conquérir l'égalité des «droits civils», en agissant sur le public par des conférences et des publications, et sur le Parlement par des requêtes et des pétitions. C'est dans cet esprit pratique et avisé que Mlle Marie Popelin, doctoresse en droit de l'Université de Bruxelles, qui a fondé un des premiers organes du Droit des Femmes--la Ligue--réclame contre les lois vieillies ou injustes, définissant le féminisme «une protestation contre un système d'exception qui, sans libérer la femme d'aucun devoir, lui enlève des droits accordés à tous les hommes [28].»
[Note 28: ][ (retour) ] Revue encyclopédique, p. 882.
II
Telle est aussi la tactique d'une fraction voisine qui, sans être beaucoup plus avancée, nourrit pourtant des espérances plus larges, des vues plus libres, des idées plus hardies et prend une attitude de jour en jour plus militante. Avec elle, nous touchons au coeur même du féminisme, à ce foyer nouveau épris de curiosité scientifique, brûlant de savoir, de vouloir, de pouvoir, dévoré du besoin de s'élever, de se communiquer, de se dévouer, à ce centre où s'allument et s'échauffent les résolutions les plus ardentes et les vocations les plus viriles.
C'est de là qu'est sortie la Société pour l'amélioration du sort de la Femme, dont la présidente, Mme Féresse-Deraismes, une opportuniste aimable, comptera parmi les ouvrières de la première heure avec sa soeur cadette, la regrettée Maria Deraismes, à laquelle ses admirateurs ont élevé galamment, en février 1895, un monument au cimetière Montmartre. C'est dans le même esprit que s'est formé le groupe féministe français l'Égalité, dont la fondatrice, Mme Vincent, une femme d'étude et de patiente volonté, se plaît à reconstituer le rôle social que son sexe a joué dans le passé. C'est d'une semblable préoccupation qu'est née la Ligue française pour le Droit des femmes, que Mme Pognon dirige aussi habilement, aussi magistralement qu'elle a présidé, en 1896, les débats tumultueux du Congrès féministe de Paris: femme de tête et de coeur, apôtre des revendications de son sexe et surtout ardente zélatrice des oeuvres de la paix universelle, elle fait appel aux mères pour effacer les haines et réconcilier les hommes. «La guerre est une flétrissure pour l'humanité: à la femme de la supprimer. Il lui suffira de le vouloir fortement, passionnément. L'amour maternel fera ce miracle.» Dieu le veuille!
C'est encore sous la même inspiration que s'est constituée l'Union universelle des Femmes, destinée, dans la pensée de Mme Marya Cheliga qui en est l'âme, à faire oeuvre de propagande fédéraliste entre tous les peuples. Malgré ses emportements et ses outrances, il est impossible de ne point admirer cette femme que nos meilleurs écrivains ont honorée de leurs confidences, et dont chaque phrase est comme pleine d'une foi communicative. Témoin celle-ci: «Même affranchie, la femme, ainsi que l'homme, aura toujours sa part de cette souffrance que le destin implacable et mystérieux réserve à tout être vivant sur notre pauvre planète; mais, ayant acquis avec la libération toutes les possibilités de bonheur qui sont en elle, la femme atténuera l'universelle douleur et apportera un surplus de satisfaction et de joie, par tout l'élan de son coeur sensible au bien, par toute l'ardeur de son âme rénovée et fière [29].»
[Note 29: ][ (retour) ] Les Hommes féministes, op. cit., p. 831.
C'est dans le même milieu opportuniste, enfin, que deux oeuvres de publicité intéressantes ont pris naissance: le Journal des Femmes, dont Mme Maria Martin, sa distinguée directrice, résume ainsi la tendance idéale: «L'humanité est une; l'homme ne sera jamais grand tant que la dignité de la femme sera sacrifiée à son égoïsme;»--et la Revue féministe, trop tôt disparue, dont la prudence de Mme Clotilde Dissard tempérait heureusement l'esprit et les revendications. Qu'on en juge par ce fragment: «Ne demandons pas trop à la fois. Au point de vue social, la femme, sans siéger dans les parlements, peut faire oeuvre féconde et bonne; elle a à remplir une mission toute de charité et de philanthropie; elle doit s'efforcer de prévenir et d'atténuer quelques-unes des misères sociales: l'intempérance, la guerre, le vice, le vice surtout, qui crée pour la femme le pire des esclavages [30].»
[Note 30: ][ (retour) ] La Femme moderne, op. cit., p. 857.