Au demeurant, constatons sans malice que les publications féministes ont beaucoup moins de lectrices que les simples journaux de modes. Mais sachons reconnaître en même temps que, si, dans cette végétation d'oeuvres et d'idées, bon nombre ne sont point exemptes de présomption désordonnée ou d'audace fâcheuse, il est consolant d'y voir éclore et fleurir, avec une vigueur exubérante, les sentiments de pitié, d'amour, de dévouement qui font le plus d'honneur à la femme moderne.

III

Le féminisme avancé est en droit de revendiquer Mlle Maria Deraismes, dont j'écrivais le nom tout à l'heure. Grâce à l'appui de M. Léon Richer, un précurseur intrépide et convaincu, qui avait fondé le Droit des femmes pour défendre et propager les idées nouvelles, cette intellectuelle élégante et hardie a personnifié pendant longtemps le féminisme français; si bien qu'elle aurait pu dire, sans exagération, durant vingt années: «Le féminisme, c'est moi!» Et je ne doute point qu'elle l'ait pensé. Le féminisme était sa chose, son bien, sa vie; et finalement, cette appropriation n'a guère servi la cause des femmes. Mlle Deraismes eut le tort,--malgré ses intentions généreuses,--de l'annexer despotiquement à la libre-pensée et à la franc-maçonnerie. De là son succès auprès des partis avancés. Son intransigeance éloigna d'elle les âmes modérées et libérales. C'est moins, je pense, à l'apôtre du droit des femmes qu'à l'anticléricale frondeuse et voltairienne que le Conseil municipal de Paris a voulu rendre hommage en donnant son nom à une rue de la capitale.

A lire aujourd'hui les productions de ce féminisme radical, l'impression n'est ni douce, ni rassurante. Non content d'enfler la voix et de forcer la note, comme la plupart des organes du parti féministe,--ce qui n'est qu'un manque de mesure et une faute de goût,--cet enfant terrible pousse ses revendications jusqu'à l'extrême logique.

Tel déjà ce féminisme cosmopolite qui affiche la prétention d'étendre «la question féminine à toutes les questions humaines.» Ainsi parlait naguère l'honorable secrétaire générale de la Solidarité, Mme Eugénie Potonié-Pierre, une des plus actives propagandistes du mouvement nouveau, qui,--pas plus que son mari, d'ailleurs,--ne reculait devant les idées absolues de révolution égalitaire. «L'homme et la femme doivent être complètement égaux,» selon M. Edmond Potonié-Pierre; «hors de là, pas de salut [31]

[Note 31: ][ (retour) ] Les Hommes féministes, loc. cit., p. 829.

Tout en rêvant d'embrassement général et de paix perpétuelle entre les peuples, tout en réclamant «la justice pour tous, et aussi pour les animaux, nos frères inférieurs [32],» les manifestes de ce groupe ne parlent que de luttes, de victoires et de conquêtes, dont l'homme, cette tête de turc, ce sultan malade, doit supporter les coups et payer les frais. C'est encore Mme Potonié-Pierre qui, dans l'emportement de son zèle, reprochait un jour aux femmes d'agréer les politesses et les condescendances du sexe masculin. Il serait préférable, paraît-il, que les hommes traitassent ces dames comme ils se traitent entre eux. Plus d'humiliante galanterie: mieux vaut la rudesse égalitaire.

[Note 32: ][ (retour) ] La Femme moderne, loc. cit., p. 882.

Que dirons-nous enfin du féminisme intransigeant, par lequel le féminisme «autonome» rejoint le féminisme «révolutionnaire»? Il s'échappe et se répand contre l'autorité masculine en violences acrimonieuses, où l'on sent moins l'ardeur de la liberté et la passion de l'indépendance qu'une sorte de basse envie et d'hostilité rageuse et impuissante. Avec lui, tout ce qu'il y a de bon dans le féminisme tourne à l'aigreur et à l'outrance. Son exaltation est faite surtout d'amertume et de jalousie. C'est un féminisme haïssant et haïssable. A l'entendre, il faut que la femme se suffise à elle-même. Plus de recours à l'assistance de l'homme: sa tutelle est dégradante.