Une Italienne, Mme Émilia Mariani, s'est écriée en plein congrès féministe de Paris: «Que la femme meure plutôt que de subir la protection de l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou par son déshonneur [33]!» Poussée à ce point, la misanthropie devient une maladie inquiétante. Lorsqu'une femme en arrive à ce degré d'extravagance, il y a mille chances pour qu'elle réclame l'abolition du mariage et l'affranchissement de l'amour, et qu'elle se réfugie finalement dans l'union libre. Le dévergondage des idées mène tout droit au dévergondage des moeurs.
[Note 33: ][ (retour) ] Ibid., p. 832.
Cela se voit déjà. Il est des sujets sur lesquels la pensée d'une femme ne saurait guère se poser sans se déflorer, des mots que sa bouche ne peut articuler, semble-t-il, sans gêner sa pudeur. Certaines femmes, pourtant, se montrent inaccessibles à cette sorte de scrupules, les jugeant sans doute indignes de leur virilité artificielle. En quête d'émancipation à outrance, à la poursuite des libertés de la vie de garçon, des amazones se lèvent autour de nous, dans les cénacles littéraires particulièrement, qui ne rougissent pas plus qu'un dragon, et dont le casque à panache, porté gaillardement sur l'oreille, scandalise les bonnes mamans et amuse ces abominables hommes. N'ayez crainte: des manifestations aussi intempérantes ne feront pas avancer beaucoup leurs affaires. Ce féminisme à plumet n'est pas dangereux. Son extravagance même nous met en garde contre ses sophismes.
De cette revue générale des groupements féministes, il reste qu'ils se composent d'un centre compact, formé par le féminisme autonome, et de deux ailes opposées: le féminisme chrétien à droite et le féminisme révolutionnaire à gauche. De telle sorte que le féminisme français va du conservatisme religieux à la révolte la plus osée, en passant par le progressisme bourgeois et le radicalisme libre-penseur. Le féminisme n'est donc plus, comme jadis, le roman aventureux de quelques individualités retentissantes; il tend à devenir un mouvement collectif, dont l'amplitude croissante s'étend de proche en proche.
Quel est, en fin de compte, l'effectif total du féminisme militant? On ne sait trop. D'après Mme Dronsart, il existerait à Paris une fédération composée de dix-huit groupes comprenant 35000 membres [34]. Nous sommes encore loin d'une levée en masse du sexe faible contre le sexe fort. Mais les associations féministes sont formées, paraît-il, de zélatrices ardentes et comme illuminées qui, rêvant de confesser leur foi à la face des persécuteurs et de se dévouer, corps et âme, au triomphe de l'idée nouvelle, aspirent à la paille humide des cachots et à la palme du martyre. C'est à faire trembler les plus hardis d'entre les hommes!
[Note 34: ][ (retour) ] Le Correspondant du 10 octobre, p. 121.