I.--Ce que le féminisme pense de l'assujettissement et de l'imperfection de la femme moderne.--A qui la faute?--Symptômes d'émancipation.

II.--Genèse de l'esprit féministe en France.--Son but.--Rêves d'indépendance.

III.--Les doléances du féminisme et «les droits de la femme».--Notre plan et notre division.

I

Depuis quelque vingt-cinq ans, certaines femmes, des plus notoires et des mieux douées, se sont avisées que leur sexe n'était point parfait. Dire que jamais pareille idée n'était venue aux hommes, serait pure hypocrisie. Ils en avaient tous, à la vérité, quelque vague pressentiment. D'aucuns même, dans l'épanchement d'une familière franchise, avaient pu le faire remarquer vivement à leur compagne. Mais, si l'on met à part un petit groupe de pessimistes lamentables, l'audace masculine n'était jamais allée jusqu'à englober le sexe féminin tout entier dans une réprobation générale. Au sentiment des hommes (était-ce simplicité ou malice?) il n'existait guère qu'une femme véritablement inférieure; et l'on devine que c'était la leur. Toutes les autres avaient d'admirables qualités qu'ils étaient surpris et désolés de ne point trouver dans l'épouse de leur choix. Conclusion foncièrement humaine, mais inexacte. Car si chaque mari trouve tant d'imperfections à sa femme, c'est, hélas! qu'il la connaît bien; et s'il juge les autres si riches de mérites et de vertus, c'est apparemment qu'il les connaît mal. Et là, dit-on, est la vérité. Comparée à la femme idéale, à la femme «en soi», à la femme de l'avenir, la femme du temps présent,--la Française particulièrement,--n'est pas, au sentiment dès féministes les plus qualifiés, ce qu'elle devrait être; et l'heure est venue de la rendre meilleure.

«Comment? La Française est à refaire?»--Il paraît: ces dames l'affirment. Que l'on reconnaît bien à cet aveu l'admirable modestie des femmes! Là-dessus, pourtant, les hommes auraient tort de triompher trop vite. Si, en effet, l'Ève moderne est affligée d'une douloureuse insuffisance, il n'y a point de doute que la faute, toute la faute, en incombe à son souverain maître. Ignorante, esclave et martyre, voilà ce que les hommes l'ont faite par une pression assujettissante habilement prolongée de siècle en siècle. Cette iniquité a trop duré. Il n'est que temps d'affranchir, de relever, d'illuminer, de magnifier la femme, fallût-il, pour atteindre cet idéal, refaire les codes, violenter les moeurs et retoucher la création. L'«Ève nouvelle», qu'il s'agit de donner au monde, sera l'égale de l'homme et, comme telle, intelligente, fière, cultivée, libre et heureuse, parée de toutes les grâces de l'esprit et de toutes les qualités du coeur,--une perfection.

Ce langage sonne encore étrangement à bien des oreilles. En France, notamment, dans nos classes moyennes, si laborieuses et si rangées, qui sont la force et l'honneur de notre pays, dans la douce paix de nos habitudes provinciales, dans l'atmosphère tranquille et légèrement somnolente de nos milieux bourgeois où la femme, religieuse d'instinct, attachée à ses dévotions et appliquée à ses devoirs, fidèle à son mari, dévouée à ses enfants, aimante et aimée, s'enferme en une vie simple, modeste, utile et finalement heureuse, puisqu'elle met son bonheur à faire le bonheur des siens,--on a peine à concevoir cette fièvre de nouveauté et cette passion d'indépendance qui, ailleurs, animent et précipitent le mouvement féministe contre les plus vieilles traditions de famille. Je sais des mères, instruites et prudentes, qui, à la lecture d'un de ces livres récents où s'étalent, trop souvent avec emphase et crudité, les doléances, les protestations et les convoitises de l'école nouvelle, n'ont pu retenir ce cri du coeur: «Mais ces femmes sont folles!»

Pas toutes, Mesdames. A la vérité, c'est le propre des mouvements d'opinion d'outrepasser inconsciemment la mesure du bon sens et du bon droit; et conformément à cette loi, le féminisme ne saurait échapper à certains sursauts désordonnés, à des excentricités risibles, à l'excès, à la chimère. Point de flot sans écume. Gardons-nous d'en conclure cependant que tous les partisans de l'émancipation féminine sont des extravagantes dévorées d'un besoin malsain de notoriété tapageuse. La plupart se sont vouées à cette cause avec une pleine conviction et un parfait désintéressement. Quelques-unes même ont donné des preuves d'un réel talent; et en ce qui concerne les initiatrices du mouvement et les directrices de la propagande, elles se recommandent pour le moins à l'attention publique par des prodiges de volonté agissante et infatigable. Rien ne les rebute. Elles ont la foi des apôtres.

II

Nous sommes donc en présence, non d'une simple agitation de surface, mais d'un courant profond qui, se propageant de proche en proche et s'élargissant de pays en pays, pousse les jeunes filles et les jeunes femmes vers les sphères d'élection,--études scientifiques et carrières indépendantes,--jusque-là réservées au sexe masculin. Et pour peu que nous cherchions sans parti pris les origines de cet ébranlement général, nous n'aurons point de peine à lui reconnaître dès maintenant deux causes principales: il procède d'abord d'exigences nouvelles, de nécessités pressantes, de conditions douloureuses, d'une gêne, d'une détresse que nos mères n'ont point connues, et qui nous font dire que la revendication de plus larges facilités, de culture et d'une plus libre accession aux emplois virils est, pour un nombre croissant de jeunes filles, une façon très digne de réclamer le pain dont elles ont besoin pour vivre; il procède ensuite d'aspirations vagues et inquiètes à une vie plus extérieure, à une activité plus indépendante, d'un besoin mal défini d'expansion et de mouvement, d'une sourde impatience de liberté, qui font que, par l'effet même du développement de leur instruction, beaucoup de jeunes femmes, non des plus déshéritées, non des moins intelligentes, commencent à souffrir de la place subordonnée qui leur est assignée par les lois et les moeurs dans la famille et dans la société. Et voilà pourquoi, non contentes d'inspirer l'homme avec douceur et de le guider adroitement par la persuasion, toutes celles qui s'abandonnent à la pente des idées nouvelles rêvent, sinon de le diriger avec hauteur, du moins de le traiter en égal. Il semble qu'il ne leur suffise plus d'être aimées pour leur grâce et leur bonté: elles revendiquent une part de commandement. Et à mesure qu'elles se sentent ou se croient plus savantes,--et nous savons combien cette illusion est facile!--leur ton devient plus décisif, leur parole plus impérieuse et plus tranchante.