IV
Que faudra-t-il penser de la Gauche féministe qui passe pour être moins timorée en ses aspirations et moins retenue en ses récriminations? Ses assises ont eu tout le retentissement désirable. L'État et la ville de Paris ont accordé au «Congrès de la condition et des droits des femmes» tous les honneurs réservés aux assemblées officielles. La presse et le public lui ont fait bon visage. Il fut brillant sans être bruyant. Symptôme caractéristique: beaucoup d'institutrices y assistèrent; beaucoup de congressistes exaltèrent les services de «la Fronde». C'est d'ailleurs sous les auspices de cet organe quotidien du féminisme militant dirigé, administré, rédigé, composé par des femmes, que le troisième congrès de l'Exposition s'est réuni et--ce qui vaut mieux,--a réussi. Pour le moment, nous n'indiquerons que les tendances générales qui s'y sont manifestées, nous réservant d'examiner, au cours de cet ouvrage, ses voeux et ses conclusions.
Sans contestation possible, ce dernier congrès,--le plus nombreux, le plus ouvert, le plus populaire,--fut aussi le plus hardi et (disons le mot) le plus révolutionnaire. On a dit de lui qu'il s'était montré radical-socialiste et libre-penseur. Je crois qu'il a mérité ces deux épithètes.
La religion, d'abord, y fut très malmenée. Dès son discours d'ouverture, Mme Pognon nous avertissait que «le règne de la charité est passé, après avoir duré de trop long siècles»; que les oeuvres religieuses ne peuvent convenir qu'à «la femme bonne, mais ignorante»; qu'au lieu de l'aumône avilissante», les véritables féministes veulent «la solidarité». C'est avec le même dédain que Mlle Bonnevial a dénoncé «ce principe négateur de tout progrès: la résignation chrétienne», et les «préjugés chrétiens» qui ont fait de la femme «la grande coupable» et du travail «une peine et une humiliation». La même a flétri vertement «les scandaleuses spéculations industrielles» des couvents qui se livrent clandestinement à «l'exploitation de l'enfance ouvrière». De son côté, Mme Marguerite Durand a fait la leçon aux riches élégantes «qui donnent, par chic, pour les réparations d'églises, le rachat des petits Chinois et autres oeuvres plus ou moins fantaisistes qui masquent simplement des opérations financières cléricales et politiques [40]». Enfin Mme Kergomard a supplié toutes les femmes qui font de l'éducation, de secouer le «vieil esprit», l'«esprit du confessionnal [41]».
[Note 40: ][ (retour) ] Compte rendu sténographique de la Fronde du 6 septembre 1900.
[Note 41: ][ (retour) ] Ibid., nº du 9 septembre.
Sans doute possible, la religion offusque ces dames. Le prêtre catholique surtout est leur bête noire. Au banquet qui a terminé le congrès, «la directrice de l'un des plus importants lycées de filles», dit la Fronde, a fait cette déclaration catégorique: «Nous voulons que notre enfant soit élevé à penser librement, sans qu'il soit marqué au front d'aucun stigmate religieux.» Et tous ces appels à l'athéisme furent salués d'applaudissements prolongés.
Même accord pour affirmer que le remède réel aux souffrances de l'ouvrière est dans «une transformation complète de la société actuelle [42].» Au dire de Mme Pognon, la misère ne saurait être supprimée que par «une juste répartition des produits du sol et de l'industrie.» C'est le devoir des femmes de s'entendre partout avec «leurs frères de misères.» Et cette entente ne doit pas s'arrêter aux frontières. Après l'Internationale des ouvriers, l'Internationale des ouvrières. «Comprenant que nos frères de l'étranger souffrent du même mal que nous, il est de notre devoir de former dans l'humanité une seule et même famille [43].»
[Note 42: ][ (retour) ] Rapport de Mlle Bonnevial sur la question des salaires de la femme. La Fronde du 6 septembre 1900.
[Note 43: ][ (retour) ] Discours d'ouverture, même numéro.