Vainement un congressiste courageux s'exclama: «Nous sommes ici pour nous occuper des droits des femmes et non pour faire du communisme ou du socialisme.» Mlle Bonnevial l'accusa de vouloir étrangler la discussion. Par contre, une motion anarchiste fut repoussée avec perte. La formule: «Chacun donnant selon ses efforts recevra selon ses besoins,» souleva de formidables protestations [44]. Au surplus, le «nationalisme» ne fut pas mieux traité par ces dames. Un orateur s'étant risqué par inadvertance à parler des «défenseurs de la patrie», souleva une telle émotion qu'il dut bien vite s'en excuser comme d'une impertinence involontaire, en déclarant, pour rassurer son monde, qu'il n'«était pas du tout nationaliste [45].»
[Note 44: ][ (retour) ] Compte rendu sténographique, même numéro.
[Note 45: ][ (retour) ] La Fronde du 7 septembre 1900.
Tout compte fait, bien que Mme Pognon se soit élevée avec force, dans son discours de clôture, contre «la haine et la lutte des classes», affirmant que l'amour seul est en puissance de fonder l'union et la solidarité entre les humains, il reste que des «paroles empreintes du plus pur socialisme, des paroles révolutionnaires mêmes,» ont été prononcées au Congrès de la Gauche féministe [46]. C'est Mme Marguerite Durand qui l'avoue. D'ailleurs, M. Viviani, l'homme politique bien connu, a exercé sur cette assemblée de femmes ardentes une très grande influence, que j'attribue à son talent d'abord, et aussi à son habileté et à sa modération. De tous les articles du programme socialiste, il a eu le courage et l'adresse de faire rejeter provisoirement le plus osé, le plus choquant, le plus pernicieux: l'union libre. Et, l'on doit, pour cet acte de sagesse, lui savoir gré de son intervention.
[Note 46: ][ (retour) ] Même journal du 12 et du 14 septembre 1900.
V
Voilà donc le féminisme français coupé en trois tronçons qui auront beaucoup de peine à se rejoindre et à se ressouder, bien que de nombreux intérêts les rapprochent. A vrai dire, il n'est pas un seul groupe qui n'ait l'orgueilleuse conviction d'incarner le vrai féminisme. Catholiques et protestantes tiennent volontiers leurs soeurs de l'Extrême-Gauche pour des «révoltées», sans se dire que toute idée, bonne ou mauvaise, par cela seul qu'elle est neuve, implique une rupture, plus ou moins grave, avec les opinions courantes et l'ordre établi, et que, si nous la jugeons périlleuse, il importe moins de la combattre pour sa nouveauté que de prouver directement sa malfaisance. En revanche, les féministes chrétiennes ont été gratifiées ironiquement, par leurs rivales plus libres et plus hardies, de ce gracieux surnom: les «hermines»; ce qui ferait croire que la réputation des premières est plus immaculée que celle des secondes. Et cependant, le féminisme n'aura prise sur les honnêtes gens qu'à la condition d'être patronné, défendu, accrédité par les honnêtes femmes.
On pourrait être tenté de regretter ces rivalités et ces divisions intestines, si elles n'étaient à peu près inévitables. N'est-il pas d'expérience que ceux qui ne travaillent pas les uns avec les autres sont tentés de travailler les uns contre les autres? Chaque groupe ne tarde point à se persuader que ses voisins sont des ennemis, conformément à la maxime: «Quiconque n'est pas avec nous, est contre nous»; tandis que l'union, qui concentre et décuple les forces, va droit au but à atteindre et au droit à conquérir.
Il est fâcheux également que le féminisme ne puisse se suffire à lui-même. Beaucoup de femmes en ont conscience. Telle Mme Marguerite Durand, qui se défend, comme d'une lourde faute, d'avoir inféodé le féminisme au parti socialiste. «Nous avons besoin, dit-elle, pour l'obtention des réformes que nous souhaitons, du concours de tous, plus encore que du dévouement de quelques-uns [47].» C'est la vérité même; d'autant mieux que bon nombre de revendications féministes ne mettent nécessairement en jeu ni la politique ni la religion. Et cela même nous fait croire qu'elles aboutiront. Ce résultat pourrait être facilité par la constitution d'un «Conseil national» (le principe en a été voté), composé de neuf membres, à raison de trois déléguées pour chacun des trois congrès, et qui représenterait vraiment, au dedans et au dehors, les idées des femmes françaises [48].