[Note 47: ][ (retour) ] La Fronde du 14 septembre 1900.

[Note 48: ][ (retour) ] Même journal du 12 septembre 1900.

On connaît maintenant les directions diverses du féminisme français, et l'esprit qui anime ses différents groupes, et l'état-major qui les prépare et les conduit à la bataille. La nature de ce livre ne permettant pas de citer tout le monde, puisqu'il s'occupe des tendances et des idées beaucoup plus que des personnes, nous nous sommes appliqué à publier seulement les noms qui nous ont paru le plus étroitement liés à l'histoire et au mouvement du féminisme contemporain,--sans nous dissimuler d'ailleurs que, pour une de nommée, il en est dix qui seront furieuses de ne point l'être. Ce n'est pas au «jardin secret» des dames féministes que fleurit le plus abondamment la discrète et suave modestie.

Bornons-nous à rappeler qu'en France, pour le moment, le féminisme militant et lettré gravite autour du journal «la Fronde», dont la rédaction est devenue un centre de ralliement--peu sympathique au grand public,--où la plupart des tendances nouvelles se rencontrent et s'unissent contre l'ennemi commun. C'est là que se concertent les coups terribles destinés à libérer la femme française des liens qui l'oppriment. C'est là que l'on jure de ne point cesser le bon combat, tant que le géant Goliath, qui figure naturellement le monstrueux despotisme des hommes, n'aura point rendu les armes ou mordu la poussière.

Sans prendre ce bruit de guerre au tragique, il faut bien reconnaître que toutes ces aspirations, toutes ces associations, toutes ces manifestations nationales ou internationales ont pour but, et pour effet, d'éveiller et d'entretenir une hostilité fâcheuse entre les deux sexes qui composent la famille humaine. Et pour nous, dès que le féminisme oublie les aptitudes et les qualités propres qui les rendent étroitement solidaires, dès qu'il cherche le bien-être de la femme dans un développement égoïste et solitaire, sans égard pour l'espèce qui ne se perpétue que par l'amour et la coopération, dès qu'il sème la suspicion et la discorde entre les deux moitiés de l'humanité,--alors que leur bonheur dépend de la communauté des sentiments, des espérances et des aspirations,--dès que le féminisme, en un mot, tend à désunir ce que la nature a voulu manifestement associer, il ne faut pas hésiter à le dénoncer comme une tentative chimérique et une mauvaise action.

Au demeurant, tous les genres de féminisme, du plus atténué au plus aigu, s'attaquent plus ou moins directement aux prérogatives actuelles de l'homme. Le temps n'est plus où le féminisme pouvait paraître à des écrivains d'esprit «une reprise dans un vieux bas bleu.» Plus moyen de croire qu'il sévit seulement parmi les vieilles demoiselles qui veulent faire le jeune homme. Nous sommes en présence d'un courant d'opinion sans cesse grossissant, qui s'applique, consciemment ou non, à fomenter un état de guerre entre les sexes. Il s'agit, pour emprunter la langue féministe, d'un «duel collectif» qui risque de mettre aux prises pour longtemps les fils d'Adam et les filles d'Ève; et cette perspective n'est rassurante ni pour la paix des foyers ni pour l'avenir de l'espèce.

D'année en année, du reste, le plan et la marche du féminisme se dessinent avec plus de précision et de fermeté. Et comme nous devons suivre pas à pas son vaste programme, il n'est pas inutile de rappeler comment les «femmes nouvelles» se plaisent à le formuler. «Si nous voulons, disent-elles, exercer une action plus décisive sur les affaires de l'État et sur la direction de la famille, haussons-nous d'abord au niveau des hommes. Prouvons-leur que nous pouvons comprendre et apprendre, travailler et produire aussi bien qu'eux. Poursuivons conséquemment notre émancipation intellectuelle et pédagogique, économique et sociale. Instruisons-nous pour être libres; gagnons notre vie pour être fortes. Cela fait, lorsque nous disputerons aux hommes avec succès les diplômes et les grades, les métiers industriels et les professions libérales, nous pourrons, avec plus de vraisemblance et d'autorité, parler de notre émancipation politique et familiale et conquérir la place qui nous est due dans le gouvernement civique et le gouvernement domestique.»

C'est donc à l'instruction que le féminisme demande l'émancipation individuelle des femmes et sur le travail indépendant qu'il fonde leur émancipation sociale, estimant avec raison que, ces améliorations réalisées, elles seront en droit de jouer un rôle plus direct et plus actif dans l'État et dans la famille. «Cherchez la vérité et la vérité vous rendra libres,» tel est le conseil suprême que le féminisme d'aujourd'hui leur adresse avec instance. On n'a pas oublié peut-être que l'Exposition de Chicago avait son Palais des Femmes. On y voyait en bonne place une peinture allégorique de Miss Cassatt, où la hardiesse conquérante de la «Femme nouvelle» faisait opposition à la basse humilité de la «Femme ancienne». La partie centrale, plus particulièrement suggestive, représentait un essaim de jolies filles, vêtues à la dernière mode, qui cueillaient à pleines mains les fruits de la science dont leur première mère n'avait timidement goûté qu'un seul. A droite, une jeune beauté, rivale de Loïe Fuller, dansait au son des harpes et des violes un pas audacieux où l'envolement des jupes multicolores resplendissait autour de son front comme une auréole. Enfin, à gauche, un choeur de femmes, la chevelure dénouée, poursuivait une Gloire ailée qui montait vers le ciel, tandis que sur leurs talons se bousculait une bande de canards affolés. Il n'y a pas de doute: c'est à nous, Messieurs, que ce dernier symbole s'adresse.

Réflexion faite, le meilleur moyen de repousser une insinuation aussi désobligeante est, croyons-nous, d'étudier et de juger la question féministe sans passion, sans faiblesse, sans préjugés, c'est-à-dire en hommes,--évitant avec le même soin l'ironie dédaigneuse et la fausse sentimentalité, s'abstenant également de toute adhésion aveugle et de toute récrimination méprisante, se tenant à mi-côte dans une attitude d'équitable impartialité, admettant des revendications féminines ce qu'elles ont de bon et de juste, et condamnant sans rémission ce qu'elles contiennent d'excessif et de périlleux pour la femme et pour l'humanité.

Il ne s'agit donc point de prendre parti pour ou contre le féminisme, de l'accepter ou de le rejeter tout entier. Traitant ce sujet en janvier 1897 au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, M. Brunetière avait donné à sa conférence ce titre significatif: «Pour et contre le féminisme.» On ne saurait trouver une meilleure formule, si l'on admet, comme nous, qu'il y a dans le mouvement féministe presque autant à prendre qu'à laisser; sans compter qu'en adoptant cette règle de libre examen et de franche critique, nous aurons quelque chance de démontrer à ces dames que, sans rien sacrifier de notre indépendance et de notre dignité, nous ne sommes pas aussi despotes, aussi apeurés, ni même aussi «canards» qu'on se l'imagine en Amérique.