Ainsi, nous persistons à tenir la sensibilité affective pour la faculté dominante du sexe féminin. Que cette extrême émotivité vienne de l'instinct ou de l'habitude, de la constitution physique, de l'organisme, des nerfs ou d'une vie plus sédentaire, plus claustrale, plus oisive: peu importe. Scientifiquement parlant, c'est une naïveté, un non-sens, une absurdité, de rechercher ce qu'était la femme des premières générations humaines. Le tempérament actuel des femmes est leur tempérament naturel, puisqu'il a été acquis, reçu et transmis universellement pendant les siècles des siècles. L'habitude n'a-t-elle pas été définie avec raison «une seconde nature»? Et nous ne devons nous inquiéter que de celle-ci, dans l'impossibilité où nous sommes de connaître l'autre, la première, c'est-à-dire la constitution originelle de la femme primitive.
Or, la sensibilité affective explique toutes les manifestations du caractère féminin. C'est donc qu'elle les domine et les engendre.
D'abord, les femmes sont sentimentales; elles ont du goût pour les émotions et les effusions. Le coeur a une large part dans leurs décisions. Le sentiment exerce plus d'empire sur leurs jugements que sur les nôtres. Plus que les hommes, elles se décident par des raisons que la raison ne connaît pas. Ainsi de tous les genres littéraires, le roman est leur lecture préférée, parce qu'elles y trouvent un aliment à leur tendresse et à leur imagination. A celles qui aiment, un livre romanesque rend l'amour plus présent et plus vivant; à celles qui voudraient aimer, il donne de l'amour l'illusion touchante et le doux émoi. Les choses du coeur sont leur domaine de prédilection; c'est ce qui fait que les femmes sont aimantes. Elles aiment l'amour par-dessus toutes choses. Voyez l'enchaînement: la sensibilité est inséparable du sentiment, et le sentiment est inséparable des affections tendres. Aimer, voilà bien la grande affaire des femmes, le besoin le plus impérieux de leur âme et, en même temps, le principe de leurs grandeurs, l'amour étant la source où elles puisent toutes les forces du dévouement.
Non que le sexe fort soit aussi dépourvu de sensibilité affective qu'on se plaît à le répéter. Lacordaire écrivait un jour à une amie: «Vous me dites que les hommes vivent d'idées et les femmes de sentiments. Je n'admets pas cette distinction. Les hommes vivent aussi de sentiments, mais de sentiments quelquefois plus hauts que les vôtres; et c'est ce que vous appelez des idées, parce que ces idées embrassent un ordre plus universel que celui auquel vous vous attachez le plus souvent. Chère amie, on ne fait rien sans l'amour ici-bas; et soyez persuadée que, si nous n'avions que des idées, nous serions les plus impuissants du monde [58].» Mais, en général, bien qu'ils ne soient pas insensibles, les hommes n'en sont pas moins personnels et dominateurs. «Leur moi, a dit Mme Necker de Saussure, est plus fort que le nôtre.» La sensibilité des femmes s'épanche tout naturellement en amour. Aimer est le propre de leur coeur. C'est ce qui a fait dire souvent que, si l'amour est pour l'homme la joie de la vie, il est, pour la femme, la vie même. Et la femme y met plus de constance, plus de fidélité. Au lieu que l'homme épuise assez vite le charme d'un attachement, l'affection des femmes croît avec le malheur de celui qu'elles aiment, avec les sacrifices qu'elles lui font et le dévouement qu'elles lui prodiguent.
[Note 58: ][ (retour) ] Cité par M. le comte d'Haussonville dans son livre sur Lacordaire, p. 168.
S'agit-il là d'une simple attraction de tempérament? d'une vulgaire impulsion des sens? Rarement, j'imagine. En général, la femme est moins accessible aux séductions de la beauté physique qu'aux attraits de la distinction morale et de l'élévation intellectuelle. Je parle, cela va sans dire, de la femme bien née. Si, au contraire, nous la supposons d'esprit léger et de coeur médiocre, il est à croire qu'elle marquera peu d'inclination pour les hommes supérieurs. Ses préférences iront à un brave garçon, ni trop intelligent, ni trop bête, pensant et parlant comme tout le monde, soignant sa mise, mettant bien sa cravate et portant élégamment la moustache et l'habit. Aidé d'un bon tailleur, ce monsieur quelconque sera considéré par certaines petites dames comme un pur chef-d'oeuvre; et pour peu qu'il soit, en plus, docile et complaisant, oh! alors, il deviendra l'idéal du bon mari. Point de doute que ce genre de femmes n'ait, pour le talent, le respect que Xantippe professait pour Socrate. Cette sorte d'infortune conjugale n'est pas rare. Que d'hommes de valeur ont souffert dans leur ménage! Mais on me dira peut-être qu'ils étaient insupportables et que l'instruction des femmes changera ce discord en unisson.
Il n'en est pas moins vrai que, dans la très grande majorité des cas, le sentiment qu'une femme ressent pour un homme, quel qu'il soit, est beaucoup plus pur, beaucoup moins hardi, beaucoup moins charnel que le nôtre; qu'elle l'entoure volontiers de mystère et le voile de pudeur, et qu'en imprégnant son amour d'une sorte de respect physique pour elle-même, elle incline l'homme qui la recherche à joindre l'estime à l'amour.
II
La sensibilité et la tendresse sont si véritablement fondamentales en la femme que tout ce qui fait sa force et sa faiblesse sort de là: ses vertus et ses fautes, ses élans de compassion et son appétit de sacrifice, ses emportements et ses violences sont des suites de son émotivité ardente. Elle représente le coeur avec ses qualités et ses défauts, tandis que l'homme personnifie plutôt la pensée froide et le raisonnement grave. C'est une passionnée qui ne fait rien à demi. Témoin la vivacité de ses affections, l'impétuosité de ses désirs, ses enthousiasmes et ses colères, l'ardeur qu'elle met dans la haine et dans l'amour, dans la vengeance et dans la fidélité, tout ce qui l'abaisse, tout ce qui l'élève. La mesure n'est pas son fait. Chez elle, toute chose prend vite un tour passionnel et démesuré. Comme l'a écrit Octave Feuillet, «elle rêve quelque chose de mieux que le bien et de pire que le mal.» Elle s'enflamme subitement. Ses passions sont explosives, parce qu'elle les chérit, les nourrit, parce qu'elle les «couve», pour rappeler le mot de Diderot.