6º Elle souffre d'une infériorité conjugale, l'épouse étant, depuis des siècles, assujettie par le mariage légal et religieux à la domination souveraine de l'époux.

7º Elle souffre enfin d'une infériorité maternelle, si l'on songe que les enfants qu'elle donne au pays sont soumis à la puissance du père avant d'être soumis à la sienne.

Toutes ces inégalités, la «femme nouvelle» les tient pour injustifiables. C'était pour nos pères une vérité passée en proverbe que «la poule ne doit point chanter devant le coq.» Et voici que l'aimable volatile jette un cri de guerre et de défi à son seigneur et maître; et le poulailler en est tout ému et révolutionné! Pour parler moins irrévérencieusement, il appartient à notre époque de faire une «femme meilleure», une «sainte nouvelle». Et ce chef-d'oeuvre accompli, lorsque les conquêtes de la femme seront achevées et les privilèges de l'homme abolis, «ce jour-là, toute la société, sans miracle, sera subitement transformée--et je veux croire--régénérée.» Et à cet acte de foi, le fervent écrivain que nous venons de citer, et dont l'oeuvre résume avec magnificence toutes les ambitions du féminisme, ajoute un acte d'ineffable espérance: «Des merveilles sont réservées aux siècles futurs, qui connaîtront seuls la splendeur complète d'une âme de femme [1]

[Note 1: ][ (retour) ] Jules Bois, La Femme nouvelle. Revue encyclopédique du 28 novembre 1890, pp. 834, 835, 836 et 840, passim.

On nous assure même que, pour gratifier l'humanité de cette nouvelle rédemption, des femmes héroïques appellent le martyre et sont prêtes à marcher au calvaire.

Lyrisme à part, toutes ces manifestations de révolte, tous ces bruits de combat trahissent un état d'âme et un trouble d'esprit auxquels il serait vain d'opposer une dédaigneuse indifférence. A Jersey, sur la tombe de Louise Jullien, proscrite comme lui, Victor Hugo a prononcé, en 1853, cette phrase célèbre: «Le XVIIe siècle a proclamé les Droits de l'homme, le XIXe siècle proclamera les Droits de la femme.» Reportons au XXe, si vous le voulez, la réalisation de cette prophétie: il n'en est pas moins à conjecturer que le siècle qui commence verra d'étonnantes choses. On prête à Ibsen cette autre parole: «La révolution sociale qui se prépare en Europe gît principalement dans l'avenir de la femme et de l'ouvrier.» Sans croire que la question féminine et la question ouvrière soient d'égale importance,--et, pour ma part, je mets celle-ci bien au-dessus de celle-là,--il n'en est pas moins vrai que les revendications de la femme sont entrées dans les préoccupations de notre époque, et qu'il faut, coûte que coûte, y prêter une oreille attentive et les soumettre à un sérieux examen.

En réalité, le programme de l'émancipation féminine, que nous étudierons, article par article, suivant l'ordre dans lequel nous venons de l'énoncer, peut se ramener, pour plus de clarté, à deux directions générales qui correspondent à nos deux séries d'études.

Dans la première, la femme poursuit: 1º son émancipation individuelle, en réclamant une plus large et plus libre accession aux lumières de la science; 2º son émancipation sociale, en revendiquant une plus large et plus libre admission aux métiers et professions des hommes.

Dans la seconde, la femme entend réaliser: 1º son émancipation politique, en conquérant le droit de suffrage; 2º son émancipation familiale, en obtenant au foyer plus d'indépendance et d'autorité.

Ainsi donc, d'une part, droits de la femme en matière d'instruction et de travail: voilà pour son émancipation individuelle et sociale; d'autre part, droits de la femme dans les affaires de l'État et du ménage: voilà pour son émancipation politique et familiale.