Au point où nous en sommes, plusieurs conclusions s'imposent.
D'abord, il n'y a pas entre l'homme et la femme identité de capacité intellectuelle, tout simplement parce que cette identité n'existe même pas entre les hommes. Les traits de l'esprit, comme ceux du visage, se diversifient à l'infini. Impossible de rencontrer, d'homme à homme ou de femme à femme, deux têtes qui se ressemblent exactement. Comment voulez-vous qu'au spirituel, le masculin et le féminin se confondent et s'identifient? Pour parler avec vraisemblance de l'identité intellectuelle des êtres humains, il faudrait préalablement les fondre en un seul type: ce qui est contre nature.
Il n'y a point davantage entre l'homme et la femme,--et ce second point me semble résulter de tout ce qui précède,--simple égalité de capacité intellectuelle, parce que, si éminents qu'on les suppose tous deux, leur valeur respective gardera toujours un cachet propre qui les distinguera l'un de l'autre, de même qu'un homme et une femme peuvent être beaux dans leur genre, sans pour cela qu'ils le soient de la même façon. Pour parler à bon droit d'égalité intellectuelle entre l'homme et la femme, il faudrait encore modifier à ce point la nature, que les deux sexes fussent ramenés à un seul. Autant refaire le monde! L'égalité vraie ne se conçoit que dans le domaine des mathématiques pures.
Mais s'il n'y a point, d'homme à femme, identité ni même égalité de puissance mentale, n'est-il pas au moins entre leurs deux sortes d'intelligence une équivalence sociale? Je suis tout disposé à le reconnaître. Bien que la capacité féminine soit autre que la capacité masculine, elle n'en est pas moins aussi nécessaire que la nôtre à la conservation intellectuelle de l'espèce et au progrès spirituel de la civilisation. Nous n'avons pas la tête mieux faite que les femmes, mais autrement. Dans son genre d'intellectualité, chacun des deux sexes vaut l'autre. Les hommes seraient réduits à rien sans l'intelligence féminine, et les femmes à zéro sans l'intelligence masculine. Socialement parlant, hommes et femmes donnent autant qu'ils reçoivent.
Oui, certes, il y a équivalence d'utilité intellectuelle entre les sexes. Seulement, cette équivalence même suppose chez l'un et chez l'autre une certaine diversité de dons, d'aptitudes et de facultés. A se trop ressembler, ils finiraient par se moins rechercher. C'est une remarque souvent faite que, dans la femme qu'il épouse, l'homme se plaît à trouver ce qui lui manque et ce qui le complète. Faites, par hypothèse, que la femme ne soit qu'une copie exacte et qu'un double exemplaire de l'homme: ils pourront se traiter en camarades. En époux? Jamais de la vie. La femme n'est pas un mâle imparfait, un homme arrêté dans son développement, et qu'il est urgent d'épanouir et de modeler à notre ressemblance. Elle est une créature autre, qui doit veiller à ne point gâter sa nature distinctive, à ne point affaiblir son cachet original, à ne point aliéner ses qualités propres. Pour que les sexes se désirent, se recherchent et s'allient, il faut qu'ils diffèrent.
Je n'entends point que ces dissemblances aillent jusqu'à l'antipathie, ni que ces disparités se creusent en incompatibilités irréconciliables. Il reste toutefois que le lien le plus cher et le plus fort qui puisse unir deux âmes, suppose moins deux natures semblables qui s'imitent et se copient servilement, que deux natures diverses qui s'enrichissent et s'achèvent mutuellement. Pour peu que l'homme s'effémine et que la femme se virilise, ils auront moins d'attrait, moins d'inclination et de condescendance l'un pour l'autre. L'amour est un échange dans lequel chaque époux donne ce qu'il a en trop pour obtenir ce qu'il a en moins. Si donc la femme pouvait se rendre pareille à l'homme, le monde perdrait quelque chose de sa variété féconde, et le doux amour risquerait d'en mourir. Michelet disait: «On a fait fort sottement de tout cela une question d'amour-propre. L'homme et la femme sont deux êtres incomplets et relatifs, n'étant que deux moitiés d'un tout.» Et il faut ajouter que c'est précisément à leurs qualités et à leurs insuffisances respectives, qu'ils doivent de s'attirer, de s'aimer, de s'unir pour engendrer la vie et perpétuer l'humanité.
Finalement,--et cette dernière réflexion est d'importance majeure,--l'«émancipation intellectuelle» des femmes autour de laquelle le féminisme mène si grand bruit, est une formule à double sens qu'il nous est impossible d'accepter au pied de la lettre. Veut-on dire par là que la femme d'aujourd'hui doit être d'un esprit plus cultivé que la femme d'autrefois? D'accord. Il serait étrange qu'elle n'eût point de part aux découvertes de la science et aux enrichissements incessants de la pensée moderne; que, pendant que l'homme progresse, elle s'attardât dans la médiocrité; qu'indifférente à tout ce qui se fait, s'invente et s'enseigne, elle fût incapable de se mêler à la conversation de son mari et de surveiller l'éducation de ses fils.
Que les femmes s'associent donc aux progrès intellectuels des hommes et, pour cela, que les jeunes filles soient plus solidement instruites et plus sérieusement éduquées: nous y souscrivons d'enthousiasme. Veut-on dire encore que l'instruction autoritaire du bon vieux temps ne suffit plus? C'est entendu. «Quand le progrès humain fait un pas, a dit Chateaubriand, il faut que tout marche avec lui.» Plus de ces disciplines routinières et coercitives, dont c'est le malheur de peser sur l'esprit au lieu de l'épanouir, de comprimer la personnalité au lieu de l'affermir. Toute contrainte qui déprime l'être, anémie la raison et débilite la volonté, a pour conséquence inévitable de vouer la jeunesse à l'abdication, à l'inertie, à une incurable indigence intellectuelle. Ce n'est pas au moment où s'élargit sans cesse le rôle de la femme, qu'il convient de mettre des lisières ou des entraves aux facultés de son esprit. Ce serait trop peu de lui enseigner le catéchisme, la guitare et la révérence. Le temps n'est plus où l'on pouvait lui interdire, comme à un enfant, la lecture de certains livres réputés trop graves pour sa petite cervelle. Tout ce que l'homme sait, la femme entend l'apprendre à ses risques et périls; et l'on peut croire qu'elle y réussira souvent. Que sa volonté soit donc faite et non pas la nôtre!
Mais pour que son accession à la plénitude de la connaissance lui apporte la force morale et l'élévation spirituelle, il serait fou d'affranchir sa raison et son coeur de toute direction tutélaire, de toute autorité laïque et religieuse. Puisque l'intelligence féminine est, moitié par nature, moitié par habitude, plus brillante que solide, plus rapide que sûre, plus fine que profonde, plus intuitive que raisonnée, puisqu'il importe de la prémunir contre les pièges que lui tendent l'imagination et la sensibilité, et les facilités même de sa mémoire et les impulsions aveugles de sa tendresse passionnée, ne parlons pas d'émancipation, mais d'éducation. Plus un être est faible, plus il doit être protégé contre lui-même. L'indépendance lui serait funeste. Il a besoin d'une règle, d'une discipline. Loin donc d'affranchir absolument l'intellectualité féminine, c'est à la former, à l'instruire, à l'élever, que doivent tendre tous les efforts de la pédagogie. En un mot, ce qu'il faut aux jeunes filles, c'est une forte culture. Laquelle? Nous le dirons à l'instant.