[Note 68: ][ (retour) ] Revue encyclopédique déjà citée, p. 837.
Par bonheur, rien ne permet de supposer que la femme de l'avenir puisse à ce point sortir d'elle-même qu'elle finisse par dépouiller à la longue ce qui l'individualise, et par acquérir en échange la vigueur et les formes d'intellectualité qui nous sont propres. Même dans le domaine littéraire qui leur est le plus favorable (on compte aujourd'hui plus de cinq cents femmes qui vivent de leur plume), le présent,--après le passé,--nous confirme en ce jugement, que l'homme tient la tête et a mille chances de la garder. Les femmes elles-mêmes y souscrivent comme d'instinct. Il est curieux de remarquer que, par un hommage inconscient à la supériorité littéraire de notre sexe, la plupart des femmes de lettres cachent leur identité sous un pseudonyme masculin. Serait-ce donc que la douceur de leur nom de jeune fille les afflige ou les blesse? Aucunement. Si elles s'emparent de nos prénoms, si elles usurpent nos marques de fabrique, si elles se font hommes par la signature, c'est moins pour se viriliser autant qu'elles peuvent, que pour allécher la clientèle. Elles ont vaguement conscience que les lectrices, autant que les lecteurs, ont une préférence marquée pour les productions de l'homme. Car, après tout, en exceptant quelques femmes de grand talent, il faut bien dire que, prise dans sa généralité, la littérature féminine est quelconque, fade, incolore, lorsqu'elle a le bonheur de n'être pas moutonnière et bêlante. Ne nous plaignons donc pas d'une concurrence déloyale qui n'est, au fond, que la reconnaissance involontaire de notre mérite littéraire.
Mais il paraît que cette faiblesse a trop duré. Déjà les femmes peintres et sculpteurs ont leurs expositions particulières. De même, les plus entreprenantes des femmes auteurs s'apprêtent à nous combattre à visage découvert sur le terrain du drame et du roman où, pour le dire en passant, notre sexe a fait preuve, jusqu'à ce jour, d'une écrasante supériorité. C'est un fait que la littérature féminine devient de plus en plus agressive. Le livre ne lui suffisant point, elle envahit la scène. Nous avons, par intermittence, des représentations féministes. Les femmes de lettres en sont très fières. A les entendre, cette innovation théâtrale était depuis longtemps désirée et impatiemment attendue. Comme si le répertoire moderne ne s'était jamais occupé du beau sexe! Où a-t-on vu que nos auteurs dramatiques aient négligé de plaider devant le grand public les thèses les plus hardies et les causes les plus aventureuses?
Seulement, il s'agit beaucoup moins d'étudier le caractère féminin et de le guérir, par le ridicule, de ses vanités et de ses travers, que de préparer activement l'émancipation du sexe. On se flatte de continuer par le théâtre ce qu'on a si bien commencé par le roman: l'abaissement de l'homme et la revanche de la femme. A-t-on remarqué suffisamment que, dans presque toutes les oeuvres des femmes auteurs, l'homme est réduit aux plus piteux rôles? Être faible et inconsistant, nature inerte et lâche, sans volonté, sans caractère, il ne joue partout qu'un personnage odieux ou fatigué. Combien plus mâles et plus vigoureuses sont les femmes de ces récits et de ces pièces! Que leur décision nette, leur fermeté résolue, leur ton impératif, sont bien faits pour nous humilier! Après avoir donné à l'homme une âme de femme, on ne manque point de prêter à la femme un coeur de mâle. Toutes les énergies, toutes les virilités abdiquées par le compagnon sont recueillies naturellement par la compagne. Des hommes efféminés et des femmes viriles, voilà bien, n'est-ce pas, toute notre société?
«C'est du parti pris!» direz-vous.--Soit! En cela pourtant, je ne puis m'empêcher de voir un système de représailles qu'il est facile d'expliquer. Comment nos romanciers et nos dramaturges ont-ils traité la femme depuis un quart de siècle? Soyez francs, et vous reconnaîtrez que naturalistes et psychologues ont rivalisé envers elle de mépris et de brutalité. Qu'elle soit du monde ou du peuple, bourgeoise ou artiste, nos maîtres écrivains l'ont-ils assez fouettée ou salie? Que sont les femmes de Dumas, de Zola, de Maupassant, de Bourget même? De pauvres créatures perverses, malades ou douloureuses, dont il faut se méfier comme de la peste. Et si, aujourd'hui, nos soeurs de lettres se retournent avec fureur vers le sexe fort, pour lui jeter au visage les gentillesses que vous savez, en vérité, ne faisons pas les étonnés: nous l'avons bien mérité. Nos romanciers ne voient nulle part l'honnête femme; par une rétorsion légitime, nos romancières ne veulent pas croire à l'honnête homme. Pour être justes, sachons reconnaître une bonne fois que, dans les drames de la passion, rien n'égale le mal que nous font les femmes, si ce n'est le mal que nous leur faisons.
L'esprit de la littérature féminine nous est donc manifestement hostile. Que donnera cette réaction? Des inepties ou des chefs-d'oeuvre? Tout ce qu'on peut dire pour l'instant, c'est qu'envisagée dans son ensemble, la forme littéraire des femmes auteurs ne s'est point sensiblement élevée au-dessus des oeuvres antérieures. Sans rabaisser en quoi que ce soit les écrivains gracieux ou brillants dont le sexe féminin s'honore aujourd'hui, on doit reconnaître que la maîtrise de la plume est encore aux mains des hommes; et j'ai l'idée qu'elle y restera.
Au surplus, les femmes auraient bien tort de s'affliger de cette infériorité. N'est-ce pas l'honneur de leur sexe d'inspirer tous les grands poèmes d'amour et de passion, toutes les oeuvres de grâce et de beauté? Là encore, il y a compensation. Jamais artiste n'eût peint ou façonné les merveilleuses figures qui peuplent nos musées, s'il n'eût trouvé dans la réalité les modèles vivants de l'éternel féminin. Qu'importe que la femme ait signé rarement un chef-d'oeuvre, puisqu'elle les a presque tous inspirés? Nos plus beaux ouvrages sont pleins de sa beauté. En nos livres, en nos drames, en nos vers, elle joue le principal rôle. Elle les suggère, elle les échauffe, elle les illumine. Et quand l'oeuvre est parue, elle la discute et la juge; elle en consacre le succès ou en détermine la chute. Il n'est pas d'homme qui, dans le secret de son coeur, n'aspire avidement à voir,--ne fût-ce qu'un jour,--son nom voltiger sur les lèvres des femmes.
Qu'elles se consolent donc de ne point travailler comme nous, puisque nous ne pouvons travailler comme elles, puisque nos oeuvres nées de leur souvenir, de leur amour et des joies qu'il donne ou des souffrances qu'il inflige, ne vivent que par leur grâce et meurent de leur abandon. Elles ont mieux à faire que de peiner avec nous aux mêmes besognes et dans les mêmes sillons. C'est leur fonction sociale d'encourager les ouvriers de la pensée, et aussi de modérer leur zèle et leur ambition, en les rappelant au bon goût, à la beauté, à la bonté, à la douceur de vivre et à la joie d'aimer, en défendant les moeurs, les croyances, les traditions, tout ce qui fait la force d'un peuple, contre les hardiesses des chercheurs, contre les impatiences et les audaces des novateurs, contre cette fougue de progrès et cette fièvre de changement qui précipiteraient le monde en des voies dangereuses, si la souveraineté féminine n'était là pour en ralentir la marche ou en redresser le cours.