La vérité m'oblige même à constater,--j'en demande pardon aux femmes de lettres,--que notre forme littéraire ne leur est redevable d'aucune nouveauté, d'aucun progrès, d'aucun embellissement, d'aucun enrichissement, et que la conversation des femmes de salon a plus fait pour notre langue que tous les livres réunis des femmes auteurs. Il n'y a pas à protester: les femmes, en général, sont «médiocrement artistes». C'est le jugement de M. Jules Lemaître et j'y souscris. Qu'ont-elles donné au théâtre, à l'éloquence, à la philosophie? Quelles contributions ont-elles fournies à l'histoire, à la critique, à la poésie? Rien ou peu de chose. Supprimez même par la pensée toutes les femmes peintres, sculpteurs ou musiciens: l'art humain n'en sera point amoindri. Les meilleures oeuvres féminines sont des romans, des lettres et des mémoires. Et si précieux que nous tenions cet appoint, supprimez-le encore, sans excepter la production de George Sand et la correspondance de Mme de Sévigné: notre littérature s'en trouvera certainement appauvrie, mais sa forme n'en sera point diminuée, ni sa direction changée, ni sa marche ralentie, ni son évolution aucunement modifiée. Ce qui ne veut pas dire qu'on ait bien fait de fermer aux femmes l'entrée de la Société des gens de lettres ou de l'Académie française. Il en est, aujourd'hui encore, qui ne feraient point mauvaise figure à l'Institut. On peut être académicien, hélas! sans être immortel.
Chose curieuse: je ne sais aucun genre où les femmes aient marqué une plus incontestable médiocrité qu'en poésie. Et les femmes sont la poésie même, et par leur très vive façon de la sentir, et par leur charmante façon de l'inspirer. Elles ont l'instinct, le goût, la passion du beau, et elles ne savent guère l'exprimer. C'est un fait. Presque toutes ont de l'imagination et beaucoup s'efforcent de rimer. Combien y réussissent? Peu. Combien y excellent? Point. Elles font des vers honnêtes, péniblement, comme un bon rhétoricien improvise, avec application, d'honorables discours latins. Si elles nous ont donné parfois d'agréables versificateurs, elles n'ont pas fourni un seul grand poète. Voilà bien le plus curieux problème psychologique qui se puisse poser! La femme, que nous savons si sensible à la beauté qu'elle reflète, si facilement touchée par la grâce du langage, par l'harmonie d'un tableau, par les caresses de la musique ou par l'intrigue palpitante d'une oeuvre dramatique; la femme, que nous voyons tous les jours si impressionnable, si sentimentale, si profondément remuée par tout ce qui est grand, noble, tendre, passionné; la femme, cette sensitive d'esprit et de chair, manifeste pourtant une sorte d'inhabileté invincible à traduire les images supérieures, les visions de son imagination et les battements de son coeur. En un mot, la femme a plus de sensibilité que de littérature.
A ceux qui demanderont, maintenant, pourquoi les femmes auteurs et artistes atteignent si rarement à la perfection du style, à l'expression vraie, à la forme rare qui éclaire et qui émeut, à la «beauté absolue», je répondrai que, précisément, elles sentent toutes choses trop vivement, trop tumultueusement, pour les bien voir et les bien exprimer. «Lorsque les femmes sont véritablement sensibles, a dit Mme de Genlis, elles l'emportent sur les hommes par la délicatesse, dont ils ne sont pas susceptibles.» Au moral, oui: c'est entendu. Mais je ne puis acquiescer à la conséquence que Mme Louise Collet en tirait: «Nier leur talent d'écrire, affirmait-elle, c'est nier leur faculté de sentir, l'un dérivant naturellement de l'autre.» Il y a erreur. Sans doute, il faut à l'écrivain, au poète, à l'artiste, un coeur pour sentir, aussi bien qu'une tête pour concevoir; mais une certaine maîtrise de soi ne leur est pas moins nécessaire pour peindre ce qu'ils voient et pour exprimer ce qu'ils ressentent. Point d'oeuvre parfaite, sans de longs tête-à-tête avec la pensée créatrice, avec la forme rêvée, avec le dieu entrevu. Certes, quand l'idée vient, il faut la sentir, mais aussi la méditer. Et Mme d'Agoult nous fait ce charmant aveu: «Les femmes ne méditent guère. Elles se contentent d'entrevoir les idées sous leur forme la plus flottante et la plus indécise. Rien ne s'accuse, rien ne se fixe, dans les brumes dorées de leur fantaisie. Ce ne sont qu'apparitions rapides, vagues figures, contours aussitôt effacés. On dirait qu'elles n'ont nul souci de la vérité des choses, et que leur esprit n'a commerce qu'avec ces personnages énigmatiques de la scène grecque, qu'Aristophane appelle les célestes nuées, les divinités des oisifs [66].»
[Note 66: ][ (retour) ] Opinions de femmes sur la femme. Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 840.
Et pourquoi ces rêveries évasives et ces songes nébuleux, sinon parce que les femmes, au lieu de maîtriser leurs émotions, s'abandonnent au flot jaillissant et capricieux de leur imagination? Si donc l'expression trahit généralement la pensée des femmes, c'est apparemment «qu'elles sont trop émues au moment où elles écrivent [67].» Ce jugement est encore de M. Jules Lemaître. Nous exprimerons la même idée en disant tout simplement que, pour bien écrire, les femmes ont l'âme trop pleine, le coeur trop gros et les pleurs trop faciles. Au moindre spectacle qui les charme, au moindre sentiment qui les touche, les voilà si profondément remuées que leurs yeux se mouillent et se voilent, leur main tremble,--et les mots viennent comme ils peuvent, sans précision, sans transparence, sans éclat. Or, pour peindre supérieurement quelque objet, ce n'est pas assez de l'entrevoir vaguement à travers les larmes. Quand le coeur bat trop fort, il n'est pas possible de s'élever à l'expression définitive, à l'impeccable beauté, sereine et pure. La violence désordonnée de la sensation trouble la limpidité du regard.
[Note 67: ][ (retour) ] Jules Lemaître, George Sand et les femmes de lettres. Annales politiques et littéraires du 20 décembre 1896, p. 387.
Et l'on s'en aperçoit au style de la plupart des femmes. Écoutons encore Mme d'Agoult: «Penser est pour un grand nombre de femmes un accident heureux, plutôt qu'un état permanent. Elles font, dans le domaine de l'idée, plutôt des invasions brillantes que de régulières entreprises et des établissements solides. Leur propre coeur est cette perfide Capoue qui les séduit et les retient souvent à deux pas de Rome.» Là est l'explication du peu d'invention des femmes. Ce qui prédomine en leurs âmes, c'est l'activité spontanée, avec son cortège de sentiments désordonnés et d'images surabondantes. Elles vibrent au moindre choc. Leur imagination est proche voisine des sensations; c'est une sorte de phosphorescence continue qui projette, sur le monde des idées, des lueurs incessantes, mais pâles et vagues. A l'invention poétique, il faut le rayonnement soudain de l'éclair. Et cette lumière souveraine ne s'obtient que par la coordination, par la concentration des efforts, par ces arrêts conscients de la pensée, qui constituent proprement la volonté créatrice. Chez les natures trop sensibles, l'imagination est en perpétuel mouvement; elle se disperse au hasard des impressions et des sentiments. Sa lumière se promène sur toutes choses, sans se fixer sur aucune. C'est donc parce que l'imagination féminine est si excitable et si jaillissante, qu'elle manque de vigueur et de fécondité.
IV
Il n'y a plus de doute: si les femmes ont tant de peine à exceller dans les lettres et dans les arts, et plus particulièrement dans la poésie, c'est qu'elles ont trop de sensibilité, trop de nerfs, trop de coeur; c'est, d'un mot, qu'elles sont femmes. Lors donc que Mme de Peyrebrune écrit à Mme de Bezobrazow: «Le germe est en nous bien vivant de la possibilité de création intellectuelle qui nous est déniée, et ce germe libéré retrouvera intacte sa germination interrompue [68],»--j'ai peur que cette femme distinguée ne s'abuse gravement. Est-il si facile de corriger son coeur, de réformer sa nature, de refaire son sexe? A emprunter même quelque chose de l'homme, nos fières novatrices ne risquent-elles point de perdre quelque chose de la femme? D'autant que les qualités dont leur sexe est le plus fier, c'est-à-dire la sensibilité et la tendresse, sont les causes mêmes de son peu d'originalité créatrice. Qu'elles veillent donc à ne point s'appauvrir du côté du coeur, en travaillant à s'enrichir avec intempérance du côté de l'esprit. Dieu nous préserve de la femme-homme, raidie et desséchée dans la poursuite d'une virilité insaisissable!