Les autres, pieuses et candides, entretenues naïvement dans les plus sottes illusions, regardent le mariage comme une revanche du paradis perdu, comme un Éden jonché de fleurs, où, appuyées sur le bras du prince Charmant qu'elles entrevoient dans leurs rêves, elles vivront le roman de leur vie dans la jouissance continue des plus ineffables délices. Derrière ce joli décor, on oublie de leur montrer les réalités de l'existence et, après les félicités de demain, les obligations d'après-demain. Aux coeurs ingénus qui escomptent aveuglément une succession ininterrompue de bien-être, de contentement et d'ivresses, l'avenir prépare de cruelles déceptions. Pareil aux années qui passent en nous vieillissant, le mariage a ses saisons et ses orages: les joies de son printemps sont brèves et fugitives; son été ne tarde guère à charger l'épouse des fruits de la maternité; puis vient l'automne, qui aggrave encore ce lourd fardeau des mille et mille soucis du ménage, de l'entretien et de l'éducation des enfants, des dépenses et des obligations croissantes de la famille, jusqu'au jour, tôt venu, où l'hiver apporte avec lui les maladies et les défaillances de la vieillesse.

«Voulez-vous donc apprendre aux jeunes filles ce qu'on a coutume, en France, de leur cacher soigneusement?»--A cette question, que me posait un jour une femme de sens avec l'intention de m'embarrasser, la prudence interdit de répondre par un précepte absolu et général. Mon idée est qu'il y a moyen d'éclairer, avec tact, la curiosité des grands enfants sans bercer leur imagination d'histoires stupides. Et même en évitant les révélations trop brusques, en procédant par gradations habiles, en s'abstenant avec soin de toute crudité de langage, en enveloppant la vérité d'un voile de précautions nécessaires, il y a peut-être, en certains cas, plus d'avantages que d'inconvénients à fournir à une jeune âme certains avertissements sur les matières les plus délicates.

Qui chargerons-nous de cette initiation progressive? Comment la mener à bonne fin? A cela, je le répète, point de règle unique. Nous ne croyons pas qu'il suffise de lever tous les voiles pour mettre toujours les jeunes filles à l'abri des dangers et des risques du monde. Ce serait trop simple. Nombreuses sont celles que vous amènerez plus sûrement jusqu'au seuil du mariage en leur fermant certains horizons, qu'en leur dévoilant tous les secrets de la vie. Combattre en elles, par des éclaircissements préventifs, les écarts éventuels, les complaisances possibles, les capitulations faciles de la femme mariée, en supprimant la barrière que nos moeurs françaises ont élevée entre les deux phases de leur vie, ne nous paraît pas un moyen infaillible de les préparer à mieux servir les intérêts de la race, à mieux remplir les devoirs du foyer.

Et pourtant, dans son livre sur «La nouvelle éducation de la femme dans les classes cultivées», Mme d'Adhémar émet hardiment l'avis qu'on renverse «la haute muraille que l'usage dresse, d'ordinaire, entre la vie de jeune fille et la vie de jeune femme,» quitte à la remplacer par «une grille transparente à travers laquelle se découvrira, petit à petit, quelque chose de l'inévitable avenir.» De deux choses l'une, dit-on encore, ou le futur mari sera honnête, ou il ne le sera pas. Dans le premier cas, le brave homme trouvera son compte à recevoir des mains d'habiles éducatrices une femme complètement élevée; dans le second, il serait criminel de confier l'achèvement de l'éducation féminine aux fantaisies d'un libertin. Plus de novices, plus de grands enfants. La jeunesse doit connaître la vie avant de la vivre.

Soit! L'ignorance n'est pas toujours une condition de vertu. Mais à tout apprendre avant l'âge, croyez-vous que toutes les jeunes filles seront plus candides? Levez seulement un coin du voile, et leur curiosité risquera souvent de tourner en tentation. Si partisan que je sois d'une éducation plus élargie, il ne me paraît pas indispensable de les instruire toutes, avant le mariage, en des cours publics, sous forme de leçons générales, d'après un programme arrêté d'avance, de «l'exercice normal des sens selon les règles établies par la morale religieuse.» J'ai quelque peine à me figurer les «Dames du Préceptorat chrétien», dont Mme d'Adhémar rêve la création, s'appliquant avec sincérité à étudier entre elles et à commenter devant leurs élèves «la dogmatique de l'amour», sous prétexte que celui-ci émane du ciel et qu'il mérite l'encens de nos coeurs. La psychologie et la physiologie du mariage sont-elles si nécessaires aux jeunes filles pour les préparer efficacement à leur mission future? Une certaine ignorance de ces choses n'a pas empêché nos aïeules et nos mères de comprendre et d'accomplir magnifiquement leurs devoirs, lorsque l'heure en fut venue.

Enfin,--et c'est le point essentiel,--n'est-il pas à craindre que «les nobles ouvertures de l'enseignement chrétien» inquiètent, agitent, échauffent certains tempéraments? Y a-t-il prudence à provoquer en toutes les âmes l'éveil des sens et la conscience du sexe? A-t-on réfléchi aux difficultés presque insurmontables d'un pareil sujet? Ou l'institutrice traitera éloquemment de l'amour divin, et voilà des pensionnaires qui s'éprendront de la vie religieuse. Ou l'institutrice expliquera, avec une chaude persuasion, les mystères de l'amour naturel, et de tels éclaircissements ne peuvent être sans danger pour les écolières, ni sans appréhension pour les parents. Gardez-vous d'effaroucher la sainte pudeur, sous prétexte de renoncer aux calculs étroits d'une pruderie imprévoyante et sotte! A vouloir délivrer radicalement nos enfants de certaines ignorances, cette pédagogie hardie fait songer (excusez le mot) aux pêches sans fraîcheur et aux jeunes filles «sans duvet» [84]. Froissée trop tôt dans sa candeur par des mains rudes et indiscrètes, une âme d'adolescente peut en être meurtrie ou fanée pour la vie.

[Note 84: ][ (retour) ] Léon Crouslé, Nouvelle éducation de la femme dans les classes élevées. Le Féminisme chrétien, année 1897-1898, p. 8.

Encore une fois, la règle à suivre en ces matières infiniment graves dépend des natures et des tempéraments. Comme un caillou jeté dans une eau tranquille peut, suivant la consistance du fond, troubler, ou non, la transparence de la source entière, il est des âmes pures dont la connaissance des choses de la vie ne parvient jamais à altérer l'admirable sérénité, et des âmes troubles dont la moindre secousse remue toutes les fanges. Aux premières, dont l'honnêteté est foncière, vous pouvez tout dire; aux secondes, dont la pureté n'est que superficielle, vous ferez bien de mesurer avec discrétion la lumière et la vérité.

Au surplus, ces initiations graduelles doivent se faire par confidences particulières, et non par enseignement public. Et nous maintenons en principe qu'il appartient aux seuls parents d'explorer les dessous mystérieux du coeur de leurs enfants. Rien de plus délicat que la formation d'une conscience de jeune fille. Il en est de certains éclaircissements que nous devons lui fournir, un jour ou l'autre, sans déflorer sa pudeur, comme d'un papillon qu'il faut prendre sans faire tomber la poussière de ses ailes.

Cette tâche exige la délicatesse et l'inspiration d'une mère. Et les institutrices, religieuses ou laïques, ne sauraient suppléer celle-ci que rarement, avec l'agrément de la famille, sous forme d'avertissements intimes, en y mettant toutes sortes de précautions et de ménagements. Il y aurait imprudence à ériger en règle générale, en système pédagogique, des divulgations publiques et collectives qui ne sont que très exceptionnellement désirables ou possibles. L'éducation d'une conscience se peut faire, Dieu merci! sans qu'une maîtresse ait besoin de mettre à nu, en pleine classe, les secrets et les ressorts de l'amour charnel.