IV
Troisièmement, la culture de la femme doit être sociale. Ceci est nouveau. Nous vivons en un temps où le spectacle de l'inégalité des fortunes et des conditions éveille dans les âmes bien nées je ne sais quel malaise indéfinissable. Jamais le problème de la misère n'a excité une préoccupation si vive, une anxiété si poignante. Jamais la légitimité des plaintes, la nécessité des réformes, l'urgence des réparations, ne se sont manifestées à la conscience publique avec une force plus instante. Les cris de la souffrance humaine, d'où qu'ils viennent, se prolongent en douloureux échos jusqu'au fond de nous-mêmes. Il semble que plus le bien-être s'étend par en haut, plus le progrès illumine les sommets, et plus notre coeur s'offense du dénuement et des ténèbres d'en bas. Un appétit de justice, que les âges précédents n'avaient point connu, travaille confusément le siècle qui commence. Les plus distraits ont peine à rester indifférents devant l'imminence des questions sociales qui les pressent, devant la multitude des souffrants, des blessés, des vaincus de ce monde, qui appellent à l'aide et demandent à se relever, à travailler, à vivre. Il n'est point douteux que l'esprit de solidarité ne se propage et ne s'avive de jour en jour. Le lien de fraternité qui nous unit mystérieusement les uns aux autres est plus présent et plus sensible à nos âmes. Chacun voit mieux le devoir social qui lui incombe. Et c'est pourquoi le moment est venu de socialiser l'éducation.
Expliquons-nous. Dans le conflit des classes qui nous menace, les femmes, créatures de grâce et de bonté à qui rien d'humain ne résiste longtemps, ont un rôle à remplir, dont beaucoup ne comprennent ni l'actualité ni la grandeur. En vain le domaine de la charité s'ouvre immense aux bonnes volontés: oeuvres de relèvement à créer, foyers d'assistance à entretenir, indigents et malades à visiter, maisons de refuge et de retraite à ouvrir et à multiplier. Il y a surtout l'enfance à sauver, la vieillesse à soutenir, et plus particulièrement l'ouvrière, cette soeur du peuple si méritante et si oubliée, à préserver contre les tentations de la rue, à défendre contre les mauvais conseils de la misère. Là est le devoir. Combien de femmes s'en désintéressent parce que, jeunes filles, elles n'ont pas appris à le connaître et à le pratiquer?
Apprenons-leur donc, à l'âge où le coeur s'ouvre naturellement à tout ce qui est tendre et bon, que la destinée de la femme n'est pas dans la médiocrité du bien-être égoïste, mais plus haut, dans une vie utile, employée à combattre le mal et à diminuer la souffrance. Apprenons aux demoiselles riches, trop disposées à rêver d'une vie luxueuse et dissipée, que leurs toilettes commandées trop tard, exigées trop tôt, se traduisent en souffrances pour les ouvrières de l'aiguille ainsi condamnées, tour à tour, au travail de nuit qui les épuise et au chômage qui les affame. Apprenons aux modestes filles de la bourgeoisie que les devoirs domestiques envers le mari et les enfants ne les exonèrent point des obligations plus larges qui dépassent l'horizon familial, et qu'après avoir donné premièrement leur affection et leur peine à ceux qui leur sont le plus chers, elles doivent ouvrir leur coeur et leur bourse aux membres souffrants de la grande famille humaine. Apprenons à toutes que réparer les injustices du sort, mettre un peu de joie dans la vie des malheureux, entrer doucement dans leurs préoccupations, dans leurs épreuves, dans leurs douleurs, pour prendre sa part de leurs deuils et de leurs misères, est le seul moyen de désarmer les rancunes et les haines, en adoucissant l'amertume de certaines inégalités cuisantes. Apprenons même aux enfants gâtées des classes supérieures (il n'est que temps!) que, faute d'élever charitablement les deshérités jusqu'à elles, ceux-ci pourraient bien, un jour, les rabaisser violemment jusqu'à eux.
«Pourquoi ne pas prêcher tout de suite le socialisme à nos filles?»--L'objection ne m'atteint nullement. Ceux qui n'approuveraient pas la direction «sociale» que j'assigne à l'éducation féminine, sont priés de croire que je n'ai pas la moindre confiance dans l'efficacité du système collectiviste. La révolution est possible, mais le socialisme est irréalisable,--j'entends le vrai socialisme, celui qui implique l'abolition de la propriété privée. Si la première peut faire des ruines, le second est incapable d'une reconstruction utile et durable. J'ai la conviction, de jour en jour plus ferme et plus nette, qu'il n'est donné à aucun mécanisme politique, si savamment combiné, si fortement tendu qu'on le suppose, de soulever, d'un coup, la société tout entière pour la rétablir, de main de maître, dans la paix, la justice et la félicité. Bien plus, l'avènement du régime collectiviste n'irait pas sans une diminution de nous-mêmes, sans un amoindrissement des libertés et des énergies individuelles, sans un ralentissement ou même une régression du progrès humain. Mais si notre société ne peut être refondue en bloc, libre à nous de l'améliorer en détail. Et c'est à cette oeuvre de restauration progressive que je convie instamment les heureuses de ce monde. Elles y ont un rôle superbe à remplir.
Pour relever une âme défaillante et rappeler l'espérance qui s'envole, pour susciter l'effort de vivre chez les plus découragés et rendre la patience et le courage aux désespérés, la délicatesse féminine est incomparable. Tel qui se révolterait contre la pitié un peu froide d'un philanthrope ou d'un professionnel de la charité, sera désarmé par quelques mots compatissants tombés des lèvres d'une femme. Il est des tristesses qui ne se peuvent comprendre et partager que par un coeur de mère, des plaies qui ne peuvent être pansées que par la main souple et fine d'une amie, des vies sombres et désolées dans lesquelles une jeune fille peut seule entrer comme un rayon de soleil. Consoler, apaiser, guérir, voilà une mission vraiment féminine. Il est plus facile aux femmes qu'aux hommes de vaincre les défiances du peuple, de gagner les bonnes grâces des mères par les soins donnés aux enfants, de désarmer les préventions farouches des pères par l'intérêt témoigné à leurs ménagères. Des messagères de paix sociale, voilà ce que les femmes riches ou aisées devraient être dans nôtre société si dure et si divisée!
Or, l'éducation moderne doit instruire les jeunes filles de ce devoir et les préparer directement à cette fonction. Il vaut mieux socialiser les âmes pour rapprocher les hommes que socialiser les biens pour supprimer les classes. Et afin de joindre l'exemple au précepte, pourquoi les mères de famille et les directrices de pensionnat n'associeraient-elles pas plus fréquemment, plus étroitement, leurs enfants aux oeuvres d'assistance et de charité? Quelques visites, au cours de chaque semaine, chez les pauvres gens du voisinage, quelques douceurs portées d'une main amie à un enfant malade ou à un vieillard infirme, ouvriraient, mieux que toutes les prédications, le coeur de nos fils et de nos filles à la compassion, à la solidarité, à l'amour de nos semblables.
A cela qu'opposerez-vous, Mesdames? Direz-vous que le mal social relève de la législation et de la philanthropie officielle, et qu'il ne saurait être atténué sérieusement que par des réformes politiques qui ne vous regardent point?--Soit! Mais les lois ne sont rien sans les moeurs. Vous ne changerez point la société, si vous ne changez préalablement les coeurs. Point de réformes efficaces sans la réforme de soi-même. Faire le bien pour son compte particulier, c'est travailler au bien général de la communauté. Car l'amour appelle l'amour et la vertu propage la vertu. Soyez donc bonnes, autant que vous le pouvez, afin de répandre autour de vous la sainte contagion de la bonté. Vous aurez la joie d'en tirer double profit, l'exercice de la bienfaisance améliorant celui qui donne autant que celui qui reçoit.
Direz-vous que la souffrance et la misère sont des fatalités nécessaires, que l'ordre mystérieux des choses implique l'existence juxtaposée des riches et des pauvres?--Mais avez-vous le droit de porter un jugement si hautain et si dédaigneux, tant que vous n'aurez pas essayé d'alléger les maux d'autrui avec le zèle attentif que vous mettez à prévoir et à diminuer les vôtres? Qui sait si votre indifférence, votre luxe, votre dureté, et plus encore les fautes de la société tout entière, ne sont pas responsables, pour une large part, des épreuves, du dénuement, du vice même de ses membres inférieurs? Avant de parler d'ordre nécessaire, essayez donc de le changer. Avant de prétendre que la misère est incorrigible, faites effort pour la guérir.