Direz-vous que les organes de la charité publique et privée, que vous commanditez largement de votre bourse, font pour les pauvres tout ce qu'il est humainement possible de faire?--Erreur, s'il vous plaît! L'assistance officielle entretient la pauvreté, elle ne la guérit pas. Elle considère les indigents comme un troupeau à nourrir, et non comme une famille malheureuse à plaindre et à élever. On l'a dit cent fois: il ne suffit pas d'aller au peuple les mains pleines. Le devoir social consiste à se dépenser soi-même, à se dévouer, à «servir». Alors, quoi?

Direz-vous que vous donnez ostensiblement, généreusement, à toutes les quêtes, à toutes les oeuvres; que le bureau de bienfaisance et le curé de votre paroisse connaissent mieux que quiconque les pauvres honteux et méritants, et que l'intermédiaire des fonctionnaires de la charité atteint plus sûrement la misère cachée, leur assistance étant mieux renseignée et mieux répartie?--Mauvais prétexte. Il ne suffit point que la charité s'exerce par procuration, par délégation. Il faut aborder fraternellement l'infortune et assister, fréquenter, traiter la pauvreté comme une amie. Nulle d'entre vous ne s'aviserait de faire une simple visite de politesse par l'entremise d'un mandataire: pourquoi alors refuseriez-vous de visiter personnellement les indigents à domicile,--ce qui est, pour le riche, un devoir sacré d'humanité? L'aumône individuelle elle-même, lorsqu'elle est jetée distraitement au mendiant inconnu qui tend la main sur votre chemin, fait plus de mal que de bien; sans compter qu'elle n'est souvent qu'un geste d'égoïsme ou d'ennui, par lequel nous croyons libérer notre conscience, en débarrassant nos yeux d'un spectacle qui nous attriste ou nous accuse. Allez donc aux pauvres avec vos filles, simplement, dignement, sans condescendance affichée, sans familiarité fausse et déplacée, comme des soeurs vont à des frères affligés ou malheureux! Et surtout tâchez de les aimer pour qu'ils vous aiment!

Direz-vous enfin qu'un intérieur misérable est peu attrayant, qu'on y respire des odeurs déplaisantes, qu'on y subit des contacts désagréables, et qu'à ces visites répétées, vos filles risquent de perdre la distinction de leur langage et de leurs façons, le sentiment et la grâce des convenances mondaines?--Mais nous ne vous conseillons point de conduire vos demoiselles dans les mauvais lieux. Renseignez-vous, faites un choix, et puis-ne bornez point votre sollicitude aux pires nécessiteux. Les braves gens de votre voisinage seront si sensibles à une bonne parole dite sans fierté! Une caresse aux enfants, un conseil, un service à la mère, un vêtement chaud, une tisane aux vieux qui toussent et qui grelottent, peuvent vous conquérir leurs coeurs. Elles sont nombreuses les mansardes honnêtes et proprettes où des ouvrières de tout âge s'acharnent, du matin au soir, sur un labeur sans joie et sans répit, pour faire vivre maigrement la maisonnée. Vous y monterez gaiement, vous et les vôtres, pour peu que vous songiez que le devoir social, auquel nous vous convions, est le rachat de votre existence libre et facile, la rédemption de vos privilèges de fortune et de condition; que vous tenez uniquement vos loisirs et vos biens de l'heureux hasard de votre naissance; et qu'enfin si le sort moins clément vous avait fait naître aussi pauvres que vos pauvres, il se pourrait que vous ne les valiez pas. Et maintenant, Mesdames, craignez-vous, au contact du pauvre, de salir vos gants? Eh bien! n'en mettez pas! La poignée de main que vous échangerez avec vos amis indigents n'en sera que plus franche et plus fraternelle.

Ce programme d'éducation sociale n'est-il pas trop beau, trop fort, pour nos âmes débiles? J'en ai peur. Tant de gens demeurent obstinément fermés à ce qui dérange leurs aises ou n'atteint pas leurs intérêts présents! Par bonheur, l'enseignement universitaire s'oriente vers cet idéal. Dans un opuscule très intéressant de Mlle Dugard, une maîtresse distinguée qui paraît très éprise de «l'esprit nouveau», nous lisons ceci: «On leur enseigne que si cette oeuvre de réparation relève de toutes les volontés bonnes, elle leur appartient surtout à elles jeunes filles des classes aisées, affranchies des servitudes accablantes pour l'âme, et qu'en agissant de la sorte et en se dévouant aux autres, elles ne doivent pas croire accomplir des devoirs extraordinaires, mais simplement le devoir [85].» C'est parfait.

[Note 85: ][ (retour) ] De l'Éducation moderne des jeunes filles, p. 28.

Du côté des filles aussi bien que du côté des garçons, il n'est que l'éducation de la responsabilité et la conscience de la solidarité qui puissent réaliser l'union des classes et fonder la paix sociale. Je compte même sur le féminisme chrétien,--d'inspiration catholique ou protestante,--pour conquérir à ces idées les familles religieuses et les établissements libres. Car ce que je viens de dire relève, il me semble, du plus pur esprit évangélique. Il suffit d'être chrétien pour traiter les malheureux en frères. Riches et pauvres sont nécessairement égaux pour qui croit à l'égalité des âmes rachetées par le même Dieu.

Et cette considération pieuse est un nouveau motif, pour les femmes dévotes, de travailler sur la terre au règne de la fraternité chrétienne. S'aimer les uns les autres: mais ce serait l'accord parfait, l'union idéale! Voilà comment la bonté et l'unité, conçues dans leur plénitude et s'engendrant l'une l'autre, découlent naturellement d'une source divine et supposent cette vieillerie nécessaire et sainte: la religion.

V

Quatrièmement, la culture de la femme doit être religieuse. Nous voulons dire que le spiritualisme nous semble le complément nécessaire de l'éducation rationnelle, morale et sociale des filles d'aujourd'hui, parce que les principes directeurs de l'Évangile permettent, mieux que tous autres, de concevoir le bien avec clarté, de le vouloir avec force et de le réaliser jusqu'à l'immolation de soi-même. Rien de plus réconfortant pour la faiblesse humaine ne se trouve ailleurs. Eu égard aux épreuves et aux servitudes qui menacent particulièrement son sexe, la femme, plus que l'homme peut-être, éprouve le besoin d'appeler Dieu à son secours.