De par la sensibilité de son être et la tendresse de son coeur (nous savons que ces deux penchants expliquent toutes les contradictions de sa nature), la femme est profondément religieuse. Et ce sentiment très vif est fait de la conscience de sa faiblesse, d'une sensation d'effroi en présence du mystère des choses, de la nécessité d'un appui et d'un consolateur au milieu des tentations, des luttes, des douleurs de ce monde. Et cet instinct sublime est élargi, spiritualisé par une sorte d'élévation de l'âme vers l'infini, par un appel au principe éternel de la vie, par une soif inextinguible de piété et d'adoration. Les femmes croient, parce qu'elles ont besoin de croire à une puissance qui relève leur faiblesse, à un amour qui emplisse leur coeur.

C'est pourquoi le sentiment religieux des femmes est si vivace et si agissant. Jamais le mystère de l'au-delà ne les laissera indifférentes. Il leur faut une solution complète aux problèmes de la vie et de la mort. La critique philosophique blesse et attriste leurs âmes. Elles traitent en ennemi quiconque alarme leur foi. «Nous pouvons dire tout ce que nous voudrons, avoue Renan, elles ne nous croiront pas et nous en sommes ravis.» Chez elles, l'esprit religieux est indestructible. C'est une raison pour l'éducation de ne point s'attaquer à leurs croyances.

A la vérité, les femmes changent bien de religion, mais elles ne peuvent point s'en passer. Même parmi les fortes têtes du féminisme, il en est plus d'une qui n'a répudié les dogmes chrétiens que pour s'affilier passionnément au spiritisme ou à la franc-maçonnerie. A défaut du culte catholique, elles se rabattent sur un simulacre, un fantôme, un semblant de religion. Celles qui vont jusqu'à la négation absolue y mettent une violence impie, une intolérance haineuse, qui fait de leur incroyance une façon de religion du néant. Il n'est pas rare qu'une libre-penseuse se voue à l'athéisme avec une sorte de piété aveugle. On a vu des jeunes filles, qui avaient perdu la foi, embrasser le nihilisme avec un enthousiasme et une ferveur mystiques.

L'éducation des filles ne doit pas, ne peut pas être irreligieuse, la religion se mêlant à tous leurs sentiments. Au reste, la morale indépendante a donné de trop pauvres fruits du côté des garçons, pour qu'il soit possible de la transporter avec avantage dans nos lycées de filles. On n'ignore point avec quelle véhémence les femmes se plaignent,--non sans raison,--de l'immoralité des hommes. Tâchons, au moins, de ne pas ébranler la vertu féminine: car, sans elle, l'honnêteté qui nous reste serait bientôt réduite à rien.

Et puis, n'est-ce pas le premier devoir de la pédagogie de mettre tout en oeuvre pour former des consciences aussi éveillées, aussi scrupuleuses que possible, des âmes pures et droites, des volontés fermes et sûres? Or, en matière d'éducation, je le répète, la religion est, aujourd'hui comme hier, la base naturelle de la morale, parce que la foi, l'espérance et la charité sont les plus augustes des préservatifs, et les plus réconfortants des viatiques, parce qu'il s'en dégage une douceur, une chaleur, une sérénité qui aide à supporter le poids et la tristesse des jours, parce qu'il s'ensuit un élargissement de notre horizon, une élévation de l'existence qui rehausse, ennoblit, sanctifie notre misérable humanité. Que les maîtres et les maîtresses, qui n'ont point le bonheur de croire, respectent donc la foi de leurs élèves. Ces égards leur sont commandés par un scrupule très délicat et très pur que Littré formula jadis en termes admirables, et dont, nous autres universitaires, nous devons, comme ce noble esprit, nous faire une loi absolue: «Je me suis trop rendu compte des souffrances et des difficultés de la vie pour vouloir ôter à qui que ce soit des convictions qui le soutiennent dans les diverses épreuves.»

Est-ce à dire que le sentiment religieux des femmes n'ait pas besoin d'être éclairé, élevé, spiritualisé par une culture intellectuelle plus forte et plus virile?--Point du tout. La foi du charbonnier ne convient plus à notre époque. Et chose grave, dont le clergé convient lui-même: jamais les pratiques religieuses ne furent aussi nombreuses qu'aujourd'hui, et jamais l'esprit chrétien n'a été plus rare ou plus débile. La religion des modernes a besoin d'être fortement raisonnée. Ce qui ne veut pas dire que notre raison doive empiéter sur le domaine de la foi et rejeter le mystère parce qu'elle n'arrive pas à comprendre l'incompréhensible, à connaître l'inconnaissable. Croire et savoir font deux. «S'il n'y avait pas de mystère dans la religion, remarque M. Brunetière, je n'aurais pas besoin de croire: je saurais!» Et l'objet de la connaissance et l'objet de la croyance étant distincts, il n'y a point de danger que la foi contredise la raison. «Elle ne s'y oppose point, poursuit le même auteur; elle nous introduit seulement dans une région plus qu'humaine, où la raison, étant humaine, n'a point d'accès; elle nous donne des lumières qui ne sont point de la raison; elle complète la raison; elle la continue, elle l'achève et, si je l'ose dire, elle la couronne [86]

[Note 86: ][ (retour) ] Conférence faite à Lille en décembre 1900 sur les Raisons de croire.

D'où suit qu'il est permis d'être un savant très libre et très hardi, sans cesser d'être un catholique convaincu et pratiquant. Tel notre grand Pasteur. Science et religion peuvent voisiner en un même homme; coexister en une même chair, sans gêne ni amoindrissement pour l'une ou pour l'autre. C'est ainsi que l'Université compte en son sein beaucoup de vrais savants qui sont de parfaits chrétiens. Et ceux-ci ne manquent point d'accueillir par un éclat de rire toutes les tirades sur l'incompatibilité de la foi et du savoir, sur la substitution de la science à la religion, et autres niaiseries énormes qui s'étalent dans les discours de certains politiciens vulgaires et malfaisants.

Mais, sans appliquer la critique aux choses qui ne la comportent point,--sans quoi la critique se résoudrait vite en négation téméraire,--l'infirmité de notre esprit a parfois surchargé, obscurci le dogme religieux d'une enveloppe de contingences matérielles, de pratiques dévotieuses, d'habitudes parasitaires, que l'Église subit à regret ou tolère avec peine, et qu'il est sage de discerner, de soulever, d'écarter pour mieux contempler l'infini, pour mieux constater l'inconnaissable, pour mieux sentir, aimer et adorer le divin. Somme toute, la raison, en limitant avec prudence le domaine supérieur de la foi, nous fournit d'excellentes raisons de croire. Et c'est aux maîtres qu'il appartient de les suggérer à l'âme de la jeunesse, au lieu de la noyer dans cet abîme de ténèbres et d'inquiétudes qui s'appelle: le doute.

«A cela, nous diront certains esprits courts et attardés, il n'y a qu'un malheur: c'est que l'instruction a fait le peuple incrédule et immoral, et qu'elle ruinera la croyance et la modestie des filles comme elle a déjà ruiné la foi et la chasteté des garçons.»--C'est trop dire. De grâce, n'attribuons pas à l'instruction religieuse, que nous réclamons pour le sexe féminin, les déviations et les ravages qu'une instruction irreligieuse a pu infliger à l'âme d'une certaine jeunesse indifférente ou impie! Il n'y a pas antinomie entre la connaissance scientifique et la croyance dogmatique. Autrement, comment expliquer qu'autour de nous, de si grands savants fassent de si bons chrétiens? Comment admettre, d'autre part, que l'ignorance des femmes soit le dernier rempart de la religion, et qu'une France mieux éclairée ne puisse être qu'une France «déchristianisée»?