A l'accroissement de la culture féminine, nous voyons même un profit réel pour le catholicisme. Par une condescendance exclusive pour sa clientèle de dévotes, l'Église romaine (j'y faisais allusion tout à l'heure) s'est peu à peu efféminée. Petites chapelles, petites dévotions, petites confréries, ont morcelé et affaibli l'admirable unité du culte. Combien de pieuses femmes s'adressent moins à Dieu qu'à ses saints? La religion est devenue de la sorte une complainte qui berce et endort, alors qu'elle devrait être un principe de force et d'action qui secoue les timides et réveille les endormis. Faites que les femmes soient plus instruites, et leur dévotion régénérée prendra, du coup, un ton plus grave et plus viril. C'est l'opinion d'excellents catholiques. Dans une conférence donnée à Besançon à la fin de novembre 1900, sous la présidence de l'archevêque, M. Étienne Lamy a développé cette idée que «la Française peut étendre son savoir sans exposer sa foi, et que l'Église, qui fut longtemps la seule amie de la femme, doit rester fidèle à sa tradition, sous peine de perdre son empire sur les âmes [87].» Ce vigoureux appel au féminisme chrétien sera-t-il entendu?
[Note 87: ][ (retour) ] La Femme de demain, pp. 7 et s.
Au surplus, c'est une erreur d'éducation de croire que la culture de l'esprit soit un danger pour la foi et la piété des jeunes filles. L'ignorance n'est pas précisément une condition de vertu. Un vénérable curé de Paris m'affirmait un jour qu'au sortir des refuges et des ouvroirs, les orphelines les moins renseignées sont aussi les plus exposées aux surprises et aux défaillances. S'il est vrai qu'un homme prévenu en vaut deux, on peut dire qu'une jeune fille avertie en vaut quatre. Non qu'il faille (je me suis expliqué là-dessus) déchirer à ses yeux tous les voiles et approfondir devant elle les lois de la vie et de l'amour. L'instruction bien comprise permet à la jeunesse de tout apprendre, de tout connaître, en lui laissant deviner peu à peu ce qu'on ne dit pas à travers ce qu'on dit. Est-ce un si mince avantage?
Sans souhaiter pour Agnès une ignorance puérile et sotte, Molière estimait toutefois que l'amour lui serait, au bon moment, une révélation suffisante. Mais cette pédagogie hasardeuse ne mettrait pas les filles à l'abri des pièges, puisqu'elles n'en connaîtraient le danger qu'en y tombant. Un savoir solide et prudent saura mieux les prémunir contre la licence des moeurs et les excès de leur propre imagination, en les détournant des lectures malsaines et des séductions du mauvais luxe. Depuis que l'expérience nous a démontré qu'une «savante» n'est pas nécessairement une «pédante», il nous apparaît mieux qu'étudier, apprendre, savoir, c'est proprement éclairer, élever, fortifier son jugement, sa raison, sa volonté. A regarder la vie en face et à se dire qu'elle nous réserve, presque toujours, plus d'épreuves que de joies, les jeunes filles, sans rien perdre de leur grâce, seront mieux pourvues de sagesse et de gravité, de courage et de prudence. Ce n'est point l'habitude de réfléchir et de penser, mais l'inconscience et la légèreté, qui ouvrent le coeur aux tentations et aux folies. Inculquons à nos filles des goûts sérieux; et, sans pédantisme maussade, elles préféreront les bons livres aux romans dangereux. Simples, franches, loyales, elles sauront distinguer la pureté de la pruderie, l'aménité du bavardage, la gaieté de la dissipation. Et leur honnêteté sera plus solide et leur religion plus tolérante, puisqu'elles se seront affranchies de la routine, de l'hypocrisie et du fanatisme qui se mêlent trop souvent à la vertu et à la dévotion.
Nous dirons même que l'ouverture et la clarté de l'intelligence nous semblent inséparables d'une conscience droite, qui a l'exacte notion de ses devoirs et la ferme volonté de les accomplir. N'est-ce pas le malheur d'une instruction superficielle et d'une éducation frivole d'entretenir au coeur de la femme des illusions puériles, que les exigences de l'avenir peuvent tourner en désenchantement et en révolte contre le monde et contre Dieu? Mieux avertie des difficultés de la vie, elle ne saurait manquer d'être plus attachée à sa condition, à sa famille, à sa maison, et de mieux discerner, par delà le mirage de la jeunesse, les réalités et les obligations de l'âge mur et, au-dessus de l'Amour qui passe, le Devoir qui reste.
Il se peut toutefois que cette forte et large culture grise certaines têtes plus faibles ou échauffe certaines âmes plus troubles. Nous savons qu'il ne suffit pas toujours d'éclairer l'innocence pour la rendre incorruptible. Après la règle, l'exception.
Prenons garde, d'abord que la soif d'apprendre et l'orgueil de savoir ne détournent certaines femmes de la modestie et de la piété. Préparer la jeune fille, non pas à usurper les fonctions de l'homme, mais à remplir sa mission de femme, tel est le but que la religion et la science doivent poursuivre en se prêtant un mutuel appui. Une croyance, quelle qu'elle soit, est nécessaire à toute oeuvre d'éducation, parce qu'on ne se fait obéir de la jeunesse qu'en lui commandant au nom de Dieu, parce que l'athéisme pèse trop douloureusement sur le coeur de la femme, et qu'en assurant à nos filles le sérieux et la probité que donne la science, la modestie et le réconfort que procure la religion, nous servirons du même coup les fins les plus élevées de l'âme, qui consistent à éclairer la piété par le savoir et à fortifier la vertu par la foi.
Veillons ensuite à ne point blesser ni défraîchir la grâce de la seizième année. J'y reviens à dessein: à tout connaître avant le temps, certaines jeunes filles risqueraient d'être moins angéliques. A côté d'âmes foncièrement honnêtes auxquelles on peut tout apprendre sans altérer leur limpidité profonde, il en est d'inquiètes, dont la pureté n'est que de surface, et qu'une révélation trop brusque jetterait hors d'elles-mêmes. Nous revendiquons pour la mère française, la plus tendre et la plus admirable des mères, la délicate mission d'ouvrir doucement, sans précipitation, sans rudesse, le coeur de leurs filles, pour y verser, au moment voulu, la lumière, l'apaisement et la sécurité. Fénelon écrivait à une dame de qualité: «J'estime beaucoup l'éducation dans un bon couvent; mais j'estime plus encore celle d'une bonne mère, quand celle-ci peut s'y consacrer.»
Sous réserve du rôle essentiel de la religion et de l'intervention désirable de la mère, nous tenons pour exact de prétendre qu'une intelligence plus ouverte, plus claire, plus largement renseignée, arme les femmes d'une vertu plus volontaire et d'une piété plus forte. Et pour en finir avec ce grave sujet, nous avons la ferme conviction qu'une jeune fille, élevée d'après la méthode d'éducation dont nous venons d'indiquer l'esprit général, munie d'une culture rationnelle, morale, sociale et religieuse, sera préparée, à la vie aussi bien qu'elle peut l'être et, par suite, capable de remplir dignement sur la terre tout son devoir et toute sa destinée.