CHAPITRE III

De l'instruction intégrale

SOMMAIRE

I.--Le programme du féminisme radical.--Variantes habiles.--Instruction ou éducation?

II.--Idées collectivistes.--Idées anarchistes.--Appel a la sociale et a la mécanique.

III.--L'instruction peut-elle s'étendre a toute la jeunesse et a toute la science?--Raison d'en douter.--Ce qu'il y a de bon dans l'idéal de l'instruction pour tous.

IV.--L'instruction intégrale des femmes doit-elle être laïque? gratuite? obligatoire?--Défense des femmes chrétiennes.

V.--Illusions et dangers de l'instruction a «base encyclopédique».--L'instruction intégrale a-t-elle quelque vertu éducatrice?--La foi en la science.--La religion de la beauté.

VI.--Notre formule: l'instruction complète pour les plus capables et les plus dignes.--Point de baccalauréat pour les filles.--Conclusion.

Bien que nous attendions d'une instruction plus forte et d'une éducation plus virile les meilleurs résultats pour l'avenir du sexe féminin, soucieux avant tout de ne point appauvrir, par un surcroît d'études inconsidérées, le trésor de ses qualités propres, et estimant que ce serait payer trop cher le développement de son intellectualité que de l'acheter au prix de sa santé morale et physique, il nous est impossible d'accueillir avec complaisance les nouveautés radicales et les hardiesses exotiques, que des mains aventureuses ont la prétention d'imposer immédiatement à la jeunesse française. Sous le prétexte d'une métamorphose absolue, que nous persistons à croire fâcheuse et irréalisable, le féminisme avancé, poussant à outrance l'émancipation pédagogique des jeunes filles, préconise une série de mesures excessives qui, outre qu'elles nous paraissent peu appropriées à leur tempérament et peu profitables à leurs intérêts, ne tendent à rien moins qu'à déformer le moral et à fausser l'esprit des femmes. Qu'est-ce à dire?

I

Nous repoussons d'abord le programme de l'Extrême-Gauche féministe, si séduisant qu'il puisse paraître. Jugez donc: il faut que tous apprennent et qu'on apprenne tout. C'est ce qu'on appelle, en langage socialiste, l'«instruction intégrale.» Mlle Bonnevial ayant pris la peine de nous expliquer ce qu'il convient d'entendre par ce vocable effrayant, nous la citerons textuellement, en soulignant, après elle, les mots essentiels. «Nous voulons l'éducation, intégrale dans son objet, tous les hommes et toutes les femmes ayant également droit à leur complet développement;--nous la voulons dans la méthode de culture et dans les moyens de culture, c'est-à-dire que l'éducation doit créer un milieu qui permette au jeune humain de prendre contact avec tous les objets de la connaissance, afin d'éveiller son initiative personnelle; elle doit préserver son cerveau de toute empreinte servile, en l'habituant à l'observation, à l'expérimentation, à la déduction, à la synthèse; de telle sorte qu'il arrive à se faire sa loi morale, au lieu de la recevoir toute faite; elle doit cultiver, universaliser, par la mise en présence de la matière et des outils primordiaux, ses aptitudes, le jeu normal des muscles, l'éducation des sens, de façon à lui assurer l'indépendance économique en lui donnant les procédés généraux du travail.» Et cette bonne demoiselle,--une pédagogue, s'il vous plaît!--nous assure qu'ainsi organisée, l'éducation nationale supprimera en un tour de main «l'ignorance et la misère [88]

[Note 88: ][ (retour) ] Revue encyclopédique du 28 novembre 1896, p. 849.

Le plan est superbe. Mais, l'avouerai-je? il m'est difficile de concevoir que le «jeune humain» puisse si aisément prendre «contact avec tous les objets de la connaissance et universaliser ses aptitudes, ses sens et ses muscles.» Même aidé par les «outils primordiaux», quel homme ne se perdrait un peu dans ce programme de pédagogie intégrale et d'instruction encyclopédique? Car, enfin, nous ne pouvons pas tout apprendre ni tout savoir. J'ai le bonheur de connaître et d'approcher quelques savants, de vrais savants, qui m'affirment qu'avec l'extension indéfinie du domaine de la connaissance, il devient de plus en plus impossible à une tête, si prodigieusement douée qu'on la suppose, d'être universelle.