Et c'est le «jeune humain» qui devra, sans «empreinte servile», se mesurer avec l'infinie complexité des choses, s'habituer «à l'observation, à l'expérimentation, à la déduction, à la synthèse!» Et cela, au moment même où de bonnes âmes se répandent en lamentations sur le surmenage des jeunes générations! Récriminations prématurées: attendons, pour nous plaindre, que le «féminisme intégral», dont c'est la prétention de faire le bonheur des petits et des grands, se soit mis à l'oeuvre pour distendre et détraquer tout à fait la cervelle de nos fils et de nos filles.
Car ce n'est pas une opinion individuelle, une opinion isolée, que nous discutons ici, mais un article même du programme de la Gauche féministe voté à l'unanimité par le «Congrès de la condition et des droits de la femme.» En voici le texte littéral: «Le Congrès émet le voeu que l'éducation soit intégrale, c'est-à-dire qu'elle cultive, chez tous, toutes les manifestations de l'activité humaine.» On remarquera de suite que le mot «éducation» a pris ici la place du mot «instruction». Mais cette substitution est un trompe-l'oeil. Si j'en crois le rapport de Mlle Harlor, le programme de l'éducation intégrale comprend «l'ensemble des connaissances humaines;» il doit être à «base encyclopédique;» il porte «sur toutes les branches de l'activité humaine.» Et suivant le commentaire de Mlle Bonnevial, qui présidait, il doit cultiver en nous «toutes les manifestations physiques, intellectuelles, morales, industrielles, esthétiques, etc., en un mot, une foule de choses.» On voit que cette «culture générale» relève de l'instruction plus que de l'éducation. Allant au devant de l'objection, le rapport nous avertit, du reste, que la formation de l'esprit ne se distingue pas de la formation du coeur. On compte sur l'intelligence pour contenir «les élans de l'instinct [89].» En un mot, pour ces demoiselles, instruire les enfants, c'est les éduquer. Peu de mères seront de cet avis.
[Note 89: ][ (retour) ] La Fronde du 8 septembre 1900.
L'énumération des matières qui doivent être enseignées aux filles nous prouve mieux encore que, sous le vocable trompeur d'éducation, c'est l'instruction que l'on vise et que l'on réclame. Voici un aperçu des programmes pédagogiques de l'avenir, tels qu'on les imagine dans les petits cénacles du féminisme avancé.
L'éducation des jeunes filles comprendra: 1º l'enseignement littéraire et scientifique et même la préparation au baccalauréat, la femme devant disputer aux hommes toutes les fonctions libérales; 2º l'enseignement agricole et industriel, car il est entendu que toutes les jeunes filles, riches ou pauvres, doivent apprendre un métier ou une profession, afin que le sexe féminin tout entier puisse payer à la société «sa part en production manuelle ou intellectuelle [90];» 3º l'enseignement maternel et domestique qui mettra la femme en état de remplir, d'une manière plus rationnelle, son rôle d'épouse et de mère; 4º l'enseignement social qui initiera la jeune fille à ses devoirs de citoyenne par l'étude des oeuvres et institutions d'assistance, de prévoyance et de mutualité, toutes choses qui développeront en son esprit le sens de la solidarité civique et humaine; 5º l'enseignement du droit, afin que la femme, connaissant exactement la situation qui lui est faite par le Code, puisse défendre ses intérêts et revendiquer ses droits [91].
[Note 90: ][ (retour) ] Rapport déjà cité de Mlle Harlor.
[Note 91: ][ (retour) ] Propositions agréées par le Congrès de la Gauche féministe. La Fronde du 8 septembre 1900.
En ce mirifique programme des études féminines de l'avenir, nous ne relevons, pour l'instant, que la constante préoccupation d'ériger l'instruction universelle en procédé d'éducation générale. Qu'on nous parle donc d'instruction ou d'éducation, c'est tout un. Au fond, dans ce système, les mots importent peu. Ce qu'on veut, c'est une culture à «base encyclopédique;» ce qu'on poursuit, c'est l'enseignement intégral mis à la portée de tous. Et notons, pour achever de mettre en lumière le caractère et l'importance de cette idée, qu'elle n'est qu'un emprunt fait aux doctrines révolutionnaires, puisqu'elle figure expressément au programme collectiviste et même au programme anarchiste.