Ainsi la Gauche féministe est d'accord pour assigner à l'éducation intégrale «une base encyclopédique.» Et je ne sais pas d'erreur pédagogique qui puisse faire plus de mal aux études et aux étudiants. C'est obéir, vraiment, à une préoccupation assez sotte que de contraindre les maîtres à promener hâtivement leurs élèves à travers le monde infini des connaissances humaines. Et je redoute pour les filles ce vice de méthode dont souffrent les garçons, nos programmes actuels n'ayant pas de plus grave défaut que leur ampleur encyclopédique. Lorsqu'on les allège timidement d'un côté, nous pouvons être sûrs qu'on les alourdit par ailleurs, deux fois pour une.
Contre cette manie, heureusement, la réaction commence. On se dit qu'effleurer beaucoup de choses est le contraire même de la science; qu'à vouloir tout savoir on risque de ne rien retenir, comme à vouloir tout entreprendre on risque de ne rien faire; qu'à jeter à pleines mains en une tête d'enfant les semences de toutes les connaissances, c'est s'exposer à étouffer leur croissance, à surmener, à appauvrir le fond qui les porte, à déprimer, à accabler, à hébéter le cerveau à peine formé qui les emmagasine avec effort et les assimile avec peine; bref, qu'instruire un enfant, ce n'est pas en faire, suivant l'esprit de l'«éducation intégrale», une encyclopédie vivante, mais former son intelligence, éclairer sa raison, lui apprendre à bien apprendre.
Quant à la vertu éducatrice de l'instruction intégrale, franchement, je n'y crois pas. Quel serait, en ce système, le principe éducateur? La science? C'est une entité bien vague, bien sèche et bien froide, pour une cervelle d'enfant. Si l'homme mûr parvient, après de longues et laborieuses études, à en comprendre l'austère beauté, elle n'apparaît généralement aux écoliers et aux étudiants des deux sexes que sous une forme rébarbative, avec un cortège de leçons, de pensums, d'examens, qui en font une divinité plus redoutable que bienfaisante. En tout cas, son action sur le coeur de l'enfant sera minime.
Cela est si vrai que des femmes, qui «s'interdisent toute incursion dans le domaine religieux,» se sont demandé avec inquiétude si «l'étude serait toujours suffisante pour alimenter l'imagination des jeunes filles,»--imagination d'autant plus active qu'elle sera mieux cultivée,--s'il n'était pas imprudent de les abandonner aux aspirations de leur coeur, au besoin d'aimer, aux «perfides conseils de la passion,» aux appels incessants de la «curiosité,»--curiosité d'autant plus inquiète qu'elle sera plus éveillée. Pour lutter contre l'«impérieux besoin de se satisfaire,» il convient donc de plier les jeunes âmes à l'«habitude de se maîtriser.»
Et comme ressort moral, ces dames esthètes proposent la religion de la beauté! C'est le voeu de Mme Lydie Martial, notamment, que, «pour donner pâture aux plus nobles et aux plus hautes aspirations de l'intelligence humaine, aussi bien que pour atténuer la sécheresse que la science sèmerait dans le coeur des femmes sans le remplir, on enseigne dans toutes les classes de filles et de garçons et l'on étende à l'enseignement tout entier, jusqu'aux établissements pénitentiaires pour les deux sexes, la recherche de la perfection, la connaissance, le goût et l'amour du beau [101].»
[Note 101: ][ (retour) ] Communication faite au Congrès de la Condition et des Droits de la Femme. La Fronde du 8 septembre 1900.
L'intention est louable, mais le viatique est maigre. Comment croire que celui-ci puisse suffire à la jeunesse pour lutter contre les épreuves de la vie et les faiblesses du coeur? L'étudiant qui prend une maîtresse, le viveur qui entretient une danseuse, nous diront qu'ils sacrifient au culte du Beau. Il faut pourtant qu'un principe d'éducation soit un principe de conduite et de vertu. Mieux vaut encore la vieille morale du devoir, fût-elle appuyée de ces «affirmations dogmatiques» qui scandalisent si fort le féminisme radical. Vainement on nous représentera sur le mode lyrique les adolescents des deux sexes travaillant côte à côte dans une intimité fraternelle, promenant gravement, par groupes sympathiques, leurs rêveries et leurs méditations sous l'oeil des pédagogues attendris, s'exerçant à vivre en force, en grâce et en allégresse, cultivant leur raison, assouplissant leurs muscles, immolant leurs passions sur l'autel de la Science ou unissant leurs coeurs devant la statue de la Beauté. Tout ce joli paganisme fait bien dans un tableau, surtout s'il est peint par un Puvis de Chavannes. Mais lorsqu'on redescend aux réalités de la vie, on s'aperçoit bien vite que cette poésie est impuissante à faire vivre honnêtement le commun des mortels.
Même intégrale, l'éducation scientifique ou esthétique ne peut manquer d'être pauvrement éducatrice, surtout si l'on ajoute que, dans le plan féministe, l'État est chargé de la distribuer officiellement et impérieusement à toute la jeunesse de France. Nous avons pourtant sur terre un excellent instrument d'éducation: la famille; et dans la famille, un être d'élection qui le sait manier avec une infinie délicatesse: la mère. Si bien tenus qu'on le suppose, les pensionnats, les collèges, tous les établissements religieux ou laïques, quels qu'ils soient, ne remplaceront jamais l'action morale des parents. Il n'est guère d'internat où l'éducation ne soit insuffisante ou nulle,--ou pire. Trop de parents abandonnent aux maîtres le soin d'élever leurs enfants, trop de mères se déchargent sur l'école de leurs devoirs de surveillance. Et comme si ce n'était pas assez de cette coupable indifférence, il semble que, depuis un quart de siècle, tous les efforts de notre démocratie tendent à affaiblir l'autorité familiale au profit de l'autorité sociale.
Et les parents acceptent sans mot dire toutes ces diminutions, comme s'ils ne savaient pas, les malheureux! que toute atteinte à leurs prérogatives est une atteinte à la liberté et à la grandeur du pays. Les pierres du foyer ne sont-elles pas les fondations mêmes de la patrie? Je porte à la famille française, autrefois si simple, si digne, si unie, si respectable, un amour désespéré. Je crois fermement que, si elle décline davantage, ç'en est fait de la puissance et de l'avenir du nom français. Et c'est pourquoi tous ceux qui aspirent, comme nous, à la sauver des oppressions qui se préparent au dehors, et de la décomposition qui l'envahit au dedans, doivent lutter contre l'ébranlement dont elle est menacée par l'effort combiné des mauvaises lois et des mauvaises moeurs.