VI
Mais nous avons reconnu que la société est intéressée à la mise en valeur des intelligences de ses membres, et nous y revenons en peu de mots. L'instruction intégrale poursuit des fins trop ambitieuses et trop difficilement réalisables. Soyons plus modestes et plus pratiques. L'instruction complète pour les plus capables et les plus dignes: telle est notre formule. Remplacer la médiocrité bourgeoise, qui encombre les collèges, par l'élite du peuple, qui mérite d'y accéder: tel est notre but. Comment l'atteindre? Lorsque le clergé paroissial distingue, parmi les enfants d'ouvriers ou de paysans, des sujets qui lui semblent remarquablement doués, il prend leur instruction à sa charge et les fait passer, avec l'assentiment des parents, de l'école au séminaire. Faisons comme lui, faisons mieux que lui. Chargeons nos professeurs de cette sélection, et poussons gratuitement jusqu'au sommet les enfants du peuple qui le méritent par leur intelligence et leurs efforts. Ainsi se fera, dans les limites du possible, sans offense à la liberté des parents, l'ascension des déshérités vers la lumière. Élargi et amélioré, le système des bourses a du bon, à condition qu'elles soient la récompense de la valeur et non le prix des recommandations.
Pour ce qui est de l'élimination des petits bourgeois qui languissent sur les bancs sans utilité pour personne, établissons, à la fin de chaque classe, un examen de passage sérieux, prudent, mais décisif. Et afin de couper court à l'obstination des parents, ayons le courage d'abolir le baccalauréat qui est devenu, peu à peu, une sorte de sacrement universitaire, sans lequel un jeune homme est disqualifié pour la vie. Une fois ce titre supprimé, il est à croire que les enfants de la bourgeoisie, qui n'ont pour les lettres ou les sciences que des aptitudes insuffisantes, se disperseront d'eux-mêmes, après quelques efforts infructueux, vers les emplois industriels, agricoles ou commerciaux. Et ce sera profit pour tout le monde.
Mais s'il est bon de mettre l'homme ou la femme à la place qui lui convient, encore faut-il qu'il y ait des places à prendre. C'est pourquoi l'accession en masse de toute la jeunesse des deux sexes à l'enseignement secondaire nous semble un rêve inquiétant, qui réserverait aux générations à venir des réveils douloureux et des déceptions cruelles. On s'écrase déjà à l'entrée de toutes les carrières libérales; que serait-ce si les femmes se précipitaient dans la mêlée?
C'est leur droit, assurément: est-ce leur intérêt? Nous aimons à croire qu'elles hésiteront à se fourvoyer dans une impasse, où il y a moins d'argent à gagner que de risques à courir et de privations à endurer. Que si quelques-unes persistent à nous disputer des professions qui nourrissent maigrement leur homme, ce n'est pas une raison de leur imposer le baccalauréat dont nous aimerions à débarrasser nos garçons. Et pour être beau joueur dans la partie qu'elles mènent contre nous, le législateur ferait galamment d'admettre que le diplôme de fin d'études, institué dans les lycées de jeunes filles, donnera directement accès aux cours et aux grades de l'enseignement supérieur. Nous serions assez payés de notre générosité si, cette brèche faite, l'enceinte fortifiée du baccalauréat pouvait s'écrouler tout entière.
En somme, ce qui est vrai aujourd'hui, ce qui le sera demain et toujours, c'est que tous les «humains» ne sauraient prétendre à une instruction intégrale, synthétique ou encyclopédique, le plus souvent irréalisable. Tous, tant que nous sommes, nous n'avons droit qu'à une bonne éducation, que nous devons recevoir à l'école ou dans la famille. En admettant même, avec M. Fouillée, que l'enseignement universel soit dans les probabilités idéales de l'avenir, nous y mettrions, comme lui, cette condition expresse qu'il soit «éducatif et non pas instructif [102].» Et de plus, cette éducation, renonçant aux chimères décevantes de l'intégralité, devra poursuivre seulement des vues spéciales, c'est-à-dire favoriser l'éclosion des vocations naturelles et tendre à la formation d'individualités distinctes, au lieu de viser à modeler, à pétrir, à dresser toutes les intelligences sur un même type uniforme. A ce compte, est-il possible de soumettre les deux sexes aux mêmes méthodes, aux mêmes programmes, aux mêmes disciplines?
[Note 102: ][ (retour) ] Alfred Fouillée, L'Instruction intégrale. Revue bleue du mois d'octobre 1898.