III
Au point de vue moral, d'abord, ses partisans ne tarissent pas en éloges pompeux et en mirifiques promesses. Le malheur est que leurs dithyrambes sont souvent contradictoires. Lorsqu'on leur oppose que l'instruction donnée en commun tend à effacer les traits distinctifs des deux sexes, en efféminant les garçons, en virilisant les filles, ils répondent, avec Mme Emma Pieczynska, que, «de l'avis unanime des pédagogues et sociologues coéducateurs, l'éducation des sexes en commun favorise la différenciation de leurs génies,» que «leur seul rapprochement révèle à chacun sa place naturelle dans l'oeuvre collective,» que, «loin d'affaiblir leurs aptitudes distinctives, la communauté des études les précise et les met en relief [106];» qu'en un mot, grâce à la coéducation, les filles sont plus femmes et les garçons plus hommes. Si, maintenant, nous objectons qu'en mettant la femme et l'homme en concurrence dès l'enfance, en les préparant dans les mêmes classes aux mêmes carrières, on risque d'étendre et d'aviver entre eux les rivalités et les conflits, certains nous répondent avec M. Paul Delon, que, dans les écoles éducatives, «les rapports journaliers adoucissent les contrastes, les harmonisent, les corrigent l'un par l'autre,» que «les garçons deviennent moins brusques, moins secs, plus délicats, plus gracieux; les jeunes filles plus franches d'allure et moins légères d'esprit, moins affectées de niaiseries, moins perdues dans les chiffons,» bref, que les garçons prennent quelque chose de la femme et les filles quelque chose de l'homme. Mais que devient alors la différenciation des sexes?
[Note 106: ][ (retour) ] Étude présentée au Congrès de Londres, en 1899, sur la coéducation.
Et pour aggraver notre embarras, voici M. Buisson, une autorité en matière pédagogique, qui nous assure que l'effet de l'éducation en commun a été d'inspirer aux jeunes filles américaines, au lieu d'airs pédants et hardis, une modestie, une réserve, une tenue toute féminine, sans lesquelles, elles le sentent bien, elles perdraient tout leur prestige aux yeux de leurs jeunes compagnons d'études [107].» Qui croire? Car, enfin, ce témoignage prouverait que la coéducation ne fait rien perdre aux filles des charmantes qualités de leur sexe. Et pourtant, les livres les plus récents des moralistes en voyage confirment ce que nous savions déjà par nos relations et nos renseignements personnels, à savoir que la jeune Américaine prend, à l'heure actuelle, de telles libertés d'allure et de langage, que cette extrême indépendance, lorsqu'elle n'est pas combattue et corrigée par les père et mère, relâche gravement les liens sociaux et les liens de famille. D'où il faudrait induire que, par l'effet de la coéducation, les filles d'outre-mer échangent les grâces de leur sexe contre les hardiesses du nôtre. Et cette conclusion est infiniment plus vraisemblable.
[Note 107: ][ (retour) ] Rapport officiel sur l'instruction à l'Exposition de Philadelphie.
Ceci nous amène à la question la plus grave que soulève la coéducation: ce régime n'est-il pas gros de tentations pour l'adolescence, gros de périls pour la moralité?
On nous affirme que garçons et filles de tous âges, habitués à vivre côte à côte, ne sont pas plus en danger que les frères et soeurs dans la famille. Comme preuve, on allègue ce fait qu'à l'orphelinat «rationaliste» de Cempuis, «la voix des enfants ayant même atteint leur seizième année n'a pas encore mué [108].» Tous chantent dans les choeurs avec les voix angéliques que voudrait l'Église. A quoi Mlle Bonnevial ajoute que les enfants des colonies mixtes de vacances, bien que ne s'étant jamais vus, ont tôt fait de vivre en parfaite confraternité, «sans aucune sorte de gêne sexuelle [109].» Mais en admettant que la pureté des voix puisse servir de caution à la pureté des moeurs, les faits que nous venons de rapporter nous paraissent d'une valeur trop mince pour déterminer l'État à donner, en commun aux deux sexes, l'enseignement secondaire qu'il distribue à chacun d'eux séparément.
[Note 108: ][ (retour) ] Rapport déjà cité de Mme Mary Léopold-Lacour.
[Note 109: ][ (retour) ] Voir la Fronde du 9 septembre 1900.