Plus sérieuse est cette observation de M. Buisson, que la coéducation éveille moins les curiosités inquiètes: «Enfants, ils ne s'étonnent pas d'avoir en commun le travail et le jeu; adolescents, ils continuent de se trouver ensemble sans surprise et sans trouble. Ainsi se trouve résolu pour l'Amérique, par la transition insensible de l'enfance à la jeunesse, un des plus graves problèmes de l'éducation morale.» En Amérique, peut-être; mais en France? Pour être aussi aimable, le commerce des sexes sera-t-il chez nous aussi candide et innocent? Autres pays, autres moeurs.

J'en appelle au témoignage de M. Paul Bourget. Nous lisons dans son beau livre Outre-Mer: «Tous ceux qui ont étudié de près les jeunes Américains s'accordent à dire qu'ils sont pareils aux jeunes Anglais, et plus froids encore [110].» Entre eux et nous, l'ardeur du tempérament n'est pas la même, l'«animalité de la race» est différente. Quant aux jeunes filles de là-bas, leur innocence avertie est comme déflorée. M. Bourget nous l'apprend d'un mot incisif: «Elles ont la dépravation chaste [111]

[Note 110: ][ (retour) ] Tome I, pp. 109-110.

[Note 111: ][ (retour) ] Tome I, p. 115.

Le climat et la race peuvent donc autoriser au-delà de l'Atlantique des fréquentations et des contacts qui n'iraient point ici, vu l'état des moeurs françaises, sans d'assez fâcheuses conséquences. Nos habitudes masculines sont apparemment plus tendres, ou plus impétueuses, ou plus inconvenantes, comme on voudra. Avec la chaleur du sang gaulois, avec la sensibilité du coeur et--disons le mot--l'humeur galante du tempérament latin, il est permis de croire que l'éducation mixte aurait souvent, pour nos lycéens, tant de charmes attrayants qu'il est plus sage de ne les y point exposer.

Sans nier qu'en s'ajoutant à une nature plus calme et plus platonique, le culte austère de la science puisse être aux pays d'outre-mer un préservatif souverain contre les amourettes de collège et les tentations de jeunesse, sans contester même que ce phénomène soit possible chez nous dans les relations de l'élite la plus studieuse des deux sexes, nous persistons à croire que c'est faire preuve d'un optimisme excessif que de vouloir généraliser en France la coéducation américaine. Sans doute, Mme Séverine s'est moquée spirituellement de l'«effervescence du tempérament français.» Comment accorder cette effervescence avec la dépopulation? N'est-il pas évident que notre race se refroidit, puisqu'elle fait moins d'enfants [112]? Par malheur, cette plaisanterie facile ne prouve rien,--les nombreuses familles n'attestant souvent que la loyauté conjugale. La diminution des naissances ne va guère, hélas! sans une diminution de la moralité. Si notre race est moins prolifique, n'en concluons pas qu'elle est moins ardente, mais qu'elle est moins honnête. En ce moment, il est plus urgent de moraliser les enfants que de rapprocher les sexes.

[Note 112: ][ (retour) ] Déclaration, faite au Congrès de 1900. Voir la Fronde du 9 septembre.

«Précisément, nous réplique-t-on, la coéducation est moralisatrice.» Et pour le démontrer, on nous fait un tableau lugubre de la vie de collège. Chacun sait que la «plaie» de notre enseignement, c'est l'internat. Au dernier Congrès de la Gauche féministe, Mme Kergomard, qui siège avec distinction au Conseil supérieur de l'Instruction publique, a brodé sur ce thème une variation nouvelle: «Quand les jeunes gens sortent de ces boîtes, où ils sont presque sans air et sans lumière, où la femme n'entre jamais, ils ont pourtant besoin de voir la physionomie d'une femme; et ma foi! malheureusement, ils vont en chercher où ils en trouvent; et ce qu'ils trouvent est véritablement très désolant [113]

[Note 113: ][ (retour) ] Compte rendu sténographique de la Fronde du 9 septembre 1900.

D'accord. Mais cela prouve que l'internat est mauvais, et nullement que la coéducation soit bonne. Certes, lorsque des oiseaux languissent dans une cage, il n'est que d'y joindre quelques oiselles pour leur rendre la gaieté. Seulement, personne ne pousse la coéducation jusque-là. Est-ce donc en juxtaposant un internat de filles près d'un internat de garçons et en ouvrant de l'un à l'autre quelques portes de communication minutieusement surveillées, que vous aurez rendu la joie à vos pensionnaires? Il leur manquera toujours la liberté. Pourquoi emprisonner les filles, si la réclusion fait tant souffrir les garçons? Mieux vaudrait ouvrir la cage, c'est-à-dire supprimer l'internat. Mme Kergomard sera de cet avis.