[Note 119: ][ (retour) ] La Freiheit, n° du 24 mai 1881.
[Note 120: ][ (retour) ] Souvenir du 14 octobre 1882. Unions libres, p. 24.
[Note 121: ][ (retour) ] La Société future, eod. loc., p. 336-337.
Il faut voir M. Sébastien Faure prendre en pitié le prosaïsme énervant des unions régulières! De quoi parle-t-on entre époux? Des domestiques, des affaires, du loyer, des enfants, de la lessive à faire et à sécher, de la pluie et du beau temps, des cheminées qui fument, d'une médecine à prendre ou des notes à payer. Quelle platitude! Plus de propos galants, plus de conversation amoureuse. Le coeur de la ménagère n'est plus ému que par «la peur de laisser brûler son rôti.» Préoccupations ridicules! Existence stupide et froide! Les époux sont les «fonctionnaires du mariage.» L'obligation de la vie commune les déprime et les avilit.
Que faire pour les sauver d'eux-mêmes? Leur assurer l'indépendance, la variété des choix et des liaisons, et les rendre à l'amour qu'ils ont renié et perdu. L'union libre est la condition essentielle de l'émancipation suprême. La liberté de la pensée n'est point complète sans la liberté du coeur. De même que l'esprit, l'amour ne doit connaître ni subir aucune entrave. Vivre avec un conjoint que l'on n'aime plus, s'engager à l'aimer toujours et promettre de ne jamais en aimer un autre, surveiller ses sens et maîtriser sa chair, voilà des assujettissements insupportables dont la barbarie égale l'absurdité. «Le mari n'a pas seulement juré d'aimer la même femme, il s'est interdit le droit de désirer les autres que son mariage a plongées dans une sorte de veuvage, puisqu'il est comme mort pour elles; la femme n'a pas seulement promis d'appartenir toujours au même homme, elle a pris aussi l'engagement de se refuser à tous les autres, pour lesquels ses charmes doivent ne pas exister.» De si cruelles anomalies révoltent et serrent le coeur de M. Sébastien Faure. Et voyez les suites: défiance, jalousie, astuce, soupçon, querelle, hypocrisie. «La vie commune devient un perpétuel mensonge [122].» Notre mariage est une prison, d'où les forçats ne peuvent s'évader que par l'adultère avec tous ses risques ou par le divorce avec tous ses ennuis.
[Note 122: ][ (retour) ] La Douleur universelle, pp. 320 et 321.
Dès lors, point de cérémonie nuptiale, ni à l'église ni à la mairie; point de contrat solennel, ni religieux ni civil; point d'engagements, point de chaînes. Toutes ces formalités assujettissantes sont inconciliables avec la libre et parfaite expansion de la femme. Plus d'alliance conclue ni devant un prêtre, ni devant une autorité quelconque, pas même devant nos concierges. Il ne faut plus même de ménage durable. L'inconstance est une loi de nature.
Vous avez bien lu? Je n'invente rien. M. Sébastien Faure tient à nous faire observer que les «mêmes inconvénients» résultent des unions légales et illégales, des ménages réguliers et irréguliers. «Ces dernières unions ne sont, en définitive, que de véritables mariages auxquels fait défaut la sanction civile et religieuse; car la cohabitation, la communauté des intérêts, les habitudes ancrées et surtout la naissance des enfants, par les responsabilités et les devoirs qu'elle impose au père et à la mère, créent à la longue, entre ceux-ci, des liens moraux tout aussi forts que les chaînes forgées par la Loi ou l'Église [123].» Or, tout lien, quel qu'il soit, est «immoralité» et «folie». Pourquoi? Parce qu'il est «en absolue contradiction avec notre nature mobile, inconstante, capricieuse.» M. Sébastien Faure s'en explique avec un sang-froid dépourvu de toute pudeur; et, quelque blessante que soit sa thèse pour des oreilles honnêtes, il est bon d'en citer quelques extraits pour montrer où veulent en venir les logiciens de l'amour libre: «On ne peut pas plus répondre de son coeur que de sa santé. Notre «moi» se transforme sans cesse; nous ne sommes jamais identiques à nous-mêmes... La nature, essentiellement électrique, ne saurait se plier aux rigides exigences d'un contrat de longue haleine; la nouveauté, toujours attrayante, nous séduit par ses inconnus chargés de grisantes promesses... Il n'est peut-être pas un sentiment plus versatile que l'amour, et il est non moins exact que son objet varie fréquemment... La divine fleur de l'amour parfume toute notre existence, sans doute; mais ce ne sont pas les rayons des mêmes prunelles qui la tiennent épanouie, et il est extrêmement rare que ce soient les doigts chéris de la même enchanteresse qui la cueillent à chaque renouveau... Le désir ne s'alimente que de variété et la passion ne vit que de désir; or, le mariage est pour celui-ci une sorte de condamnation à mort... Il est déraisonnable de garantir solennellement la fixité de nos sentiments [124].» Ces citations nous remettent en mémoire le jugement que le compagnon Charles Malato a porté un jour sur le compagnon Sébastien Faure: «Il serait parfait, s'il consacrait aux questions d'urgence immédiate le quart du temps qu'il emploie à formuler ses syllogismes ou à pratiquer l'amour libre. Ah! Faure, quand donc cesseras-tu d'être le Lovelace de l'anarchie pour en devenir le Danton [125]?»
[Note 123: ][ (retour) ] La Douleur universelle, p. 316, note 1.
[Note 124: ][ (retour) ] La Douleur universelle, pp. 318 et 319.