Hélène se haussa sur ses pieds cambrés, Maurice abaissa sa haute taille et leurs lèvres se rencontrèrent.
Ils marchèrent quelques pas en silence, la main dans la main, comme aux premiers temps de leur union.
—Et puis, je n'ai pas que toi, reprit-il. Il y a aussi les deux petites qui nous égaieront quand nous serons vieux, dans trente ans d'ici pour le moins; Thérèse et Marthe, qui ne seront jamais si jolies que leur mère. Et mon autre famille, là-bas, toutes mes bêtes, les moutons qui bêlent quand j'arrive, les chevaux qui hennissent en secouant leurs chaînes d'acier dans les stalles, les chiens qui aboient, les vaches qui me tendent leurs bons gros mufles humides. Et les récoltes qui poussent, les blés qui se dorent, les prés qu'on fane, les pommes qui rougissent aux arbres; et les poissons qui filent par bancs dans la rivière; les chevreuils qui allongent le cou dans les chemins de la forêt et galopent dans les bruyères; les lapins qui font leur toilette matinale dans la rosée et se glissent dans les terriers au moindre bruit, n'est-ce rien? Et je m'ennuierais? Mais je serais donc difficile à contenter! Et ton père si bon avec ses manies innocentes! Ta sœur Denise, ta doublure pour la grâce et la bonté du cœur! M'ennuyer! Mais je serais un fou, un sot et un insatiable!
Le bras d'Hélène frémissait, mais c'était de joie.
Ce Duvernet lui avait fait une peur!
Elle le dit et Maurice la rassura.
—Si pourtant tu étais ambitieux, fit-elle, comme les autres. Car aujourd'hui, c'est une maladie à la mode, l'anémie des hommes.
Il ne pensait plus du tout à la pâle inconnue.
La chaleur du sein d'Hélène, les parfums de ses cheveux, son sourire dévoué, ce sourire aux belles dents d'une irrésistible séduction, la pression de son bras nu lui faisaient oublier cette apparition malfaisante pareille au feu follet qui voltige sur un marécage vaseux.
—Ambitieux, murmura-t-il, oui, de ton amour, ma chère âme, du bonheur, du bien-être dont nous jouissons ensemble. Est-ce qu'il te manque quelque chose, à toi?