On eût dit qu'il jouissait des derniers jours de l'affection de ces êtres qui jusque-là étaient tout pour lui et au delà desquels il n'avait rien entrevu, rien rêvé, rien ambitionné.

Il se tenait abrité dans ce refuge où il avait si longtemps évité la tempête. Il se cramponnait à cette félicité obscure et parfaite, comme s'il avait redouté de la voir s'évanouir en fumée; il quêtait des alliances pour cette guerre qu'on lui déclarait et dans laquelle il ne se sentait pas le plus fort.

Cependant, souvent, très coquettement botté, son veston bleu lâche et pourtant très seyant, sa cravate blanche à pois négligemment nouée, il entraînait Duvernet à de courtes excursions en forêt, sous divers prétextes, et ils allaient côte à côte, cavalcadant, le cigare aux lèvres, errer une heure ou deux dans les endroits déserts des bois, ou au bord des étangs, battant les joncs d'où les halbrans s'envolaient péniblement, trop jeunes encore.

Et toujours, en allant ou venant, il fallait passer par le petit bourg, sur le communal, au bord duquel on admirait la villa du poissonnier devenu villageois.

Toujours aussi, il voyait un rideau se soulever à une certaine fenêtre de l'étage supérieur et le visage d'Angèle apparaître pâle et souriant avec une insidieuse malice. Ou dans le jardin étroit, appuyée à la grille, la jeune fille attendait, un chapeau de paille sur ses cheveux brûlés, le passage des deux cavaliers.

D'un signe de tête imperceptible, elle saluait Chazolles, le remerciant de sa visite, car elle devinait qu'il n'avait pas d'autre but que de l'apercevoir une seconde et d'un clignement des paupières, elle lui faisait entendre qu'ils étaient d'intelligence.

Et en effet, ils ne s'étaient pas adressé une parole, mais ils se comprenaient à merveille.

Angèle avait la divination des femmes pour les choses d'amour.

Dès le premier regard de Chazolles, ce long regard qui s'était appesanti sur elle et où il y avait de tout, de l'admiration, de l'étonnement, de la convoitise, de la crainte même, elle avait senti qu'elle était destinée à jouer un rôle dans sa vie, qu'il y avait entre eux une sorte de fluide électrique qui les mettait en communication et dont ils avaient reçu la commotion l'un et l'autre; qu'enfin elle n'avait qu'à attendre l'heure fatale de la conjonction qui les réunirait.

On aurait pu supposer qu'elle savait l'instant précis du passage de Chazolles.