Et sans leçons, d'instinct ou peut-être à cause de l'harmonie de tout son être, elle était devenue rapidement supérieure aux autres femmes dans l'art de la coquetterie.
Elle portait divinement la toilette et il suffisait qu'une robe fût drapée sur son corps de statue pour qu'elle parût un chef-d'œuvre sans défauts.
Au fond, ses liaisons avec ce duc mièvre et dégénéré, qui ne parlait, en zézayant, que de chevaux, de cartes, de filles et de bijoux; qui se parait comme une femme et restait volontiers des heures entières en face d'une glace reflétant son personnage; avec ce faux grand seigneur dont le jargon de convention, masquant la stérilité de son esprit, l'avait séduite d'abord, aidé de son titre, et qui était réduit aux expédients pour se procurer les cent louis qu'il allait perdre au bac, moins adroit et plus honnête que les grecs qui le plumaient; son intimité avec ce fils de financier sans pudeur qui se vantait d'exploiter à outrance la bêtise des masses; avec cet Abraham, inepte au premier chef et fort heureux que ses pères fussent nés avant lui, dépourvus de préjugés et bien armés pour la conquête de la Toison d'Or; avec ce crétin qui ne louait que l'argent et sa puissance et se serait couché à plat ventre devant ce fétiche d'où il tenait sa seule force; ses relations en un mot avec ces beaux fils avachis et vidés n'ayant pour toute supériorité que les coupés qui les attendaient aux portes des restaurants en vogue, leurs habits taillés par des artistes, leurs cannes de Verdier et les somptueux hôtels où des domestiques de haut style, plus dignes que leurs maîtres, étaient payés pour se moquer d'eux; ces amitiés qui l'amusaient d'abord avaient fini par lui agacer les nerfs et lui donnaient parfois des regrets de l'Élysée-Montmartre, de son poète du Rat-Mort qui signait maintenant des chroniques dans un grand journal du matin et de son rapin dont la réputation se faisait jour et qui venait d'obtenir une troisième médaille au dernier Salon.
Un jour elle n'y put résister.
Elle était écœurée.
En vain elle s'était réfugiée plus souvent rue du Cygne, chez sa tante Pivent, qu'elle avait comblée de joie et qui en versait des larmes d'attendrissement; en vain aussi elle était allée revoir, à l'atelier de la rue de Laval, son portrait, que l'artiste, toujours amoureux, avait corrigé de mémoire, sa mélancolie devenait plus profonde.
Elle en avait assez.
Sans oser rompre, car elle tenait encore sinon à ces amants qu'elle aurait jetés par la fenêtre, si elle en avait eu la force, mais aux plaisirs qu'ils lui procuraient, baignoires au Vaudeville ou aux Variétés, promenades au Bois, soupers fins et triomphes d'amour-propre, elle se fit un jeu de les torturer par des disparitions imprévues, par des malices qu'ils supportaient avec la platitude d'esclaves domptés.
C'est ainsi qu'un jour, après une querelle entre elle et le jeune Abraham qu'elle avait fort maltraité en paroles, à propos d'un bracelet de grand prix qu'il lui refusait, elle s'était souvenue de son cousin Gaspard Méraud, retiré à la campagne, au fond d'une bourgade moitié normande, moitié percheronne.
Il lui était venu à la pensée qu'elle accomplirait un devoir de famille en allant rendre visite à ce néophyte de la vie des champs et qu'il était à propos de passer quelques jours auprès de lui pour changer d'air.