Il voulut lui prendre la main. Elle la retira sans colère et la tint suspendue entre eux, comme une barrière naturelle.
—Quand je dis non, fit-elle, je vais m'expliquer. C'est qu'avec nous autres on ne se gêne point. Je n'ai pas de fortune. Quelques successions de marchands des halles en perspective. Pour le présent, rien. Je n'ai pas connu mon père, je n'hésite pas à l'avouer. Ce n'est pas ma faute. Ma mère est morte quand j'étais encore toute petite. Elle vendait du poisson avec sa sœur et ne m'a pas laissé un radis. Ma tante Pivent, c'est autre chose. Elle est à peu près riche, à force de travailler; elle a une maison à Montrouge, des rentes sur l'État, des actions du Nord, un tas de valeurs. Elle me traite comme sa fille, et je l'aime comme ma mère.
Mon cousin Méraud est aussi un ancien vendeur d'huîtres. C'est un brave homme. Il m'aimerait bien, si je voulais, un peu trop même. Il est vrai qu'il n'est ni mon père ni mon oncle. Ça ne lui est pas défendu, excepté par Herminie, sa bonne, qui lui arracherait les yeux. Je ne sais pas pourquoi je vous conte mes petites affaires, mais vous m'inspirez de la confiance et après tout c'est vous qui avez commencé en me contant une partie des vôtres. Il ne me reste que ces parents-là. Ma tante ne veut pas que je travaille. Elle a fait de moi une demoiselle. On m'a mise en pension jusqu'à seize ans. Je m'y ennuyais, mais il fallait bien y tenir et j'en ai changé plus d'une fois. J'ai été élevée comme une rentière et je n'ai pas le sou. Il faut qu'on m'entretienne. Ma tante s'en charge.
J'ai une jolie chambre à la rue du Cygne. J'y suis comme dans une châsse et c'est là que cette pauvre tante me rend ses hommages. Mais quand elle est partie à ses crevettes, à la criée, à ses affaires enfin, qu'est-ce que vous voulez que je devienne? A quoi puis-je employer mon temps? Que feriez-vous à ma place? Je me promène. On a voulu me marier avec des connaissances, des commissionnaires en marchandises, des maraîchers du côté de Clamart, qui ont du foin dans leurs sabots, des boutiquiers du quartier. Je ne veux pas. Ce n'est pas mon goût et, de plus, ils me déplaisaient tous. Je n'aurais pas vécu la semaine en leur compagnie. Ce n'est pas leur faute ni la mienne. Or, la journée est longue. Quand ma tante est à sa besogne, moi je flâne. Elle pourrait quitter son métier; elle n'en a pas besoin pour vivre, mais elle y tient. Ça lui plaît de se tirailler avec les restaurateurs, les maîtres d'hôtel et les cordons bleus.
Pendant ce temps-là, je vais à l'aventure quand il fait beau. Et ce que j'entends sur mon chemin, vous ne vous en doutez pas. Depuis les zingueurs, les pâtissiers qui m'apostrophent avec des mots à faire rougir un escadron,—vous comprenez, une fille toute seule—jusqu'aux jolis cœurs des cercles qui me lorgnent à la place de l'Opéra et m'envoient des cartes par des larbins galonnés, c'est une averse de déclarations, comme la vôtre, au fait. Je retrouve ici ce que j'ai laissé là-bas sur les trottoirs. On ne peut pas faire un pas dans Paris, ou en chemin de fer, ou n'importe où, au Val-Dieu sans être apostrophée de la même façon. Et des voyous aux beaux messieurs du Jockey ou des Éclaireurs, c'est la même pensée qui s'exprime par des phrases différentes, et entre nous, bien entre nous...
—Quoi?
—Vous ne m'en voudrez pas?—Souvent c'est le voyou qui a le plus d'esprit. Vous comprenez donc qu'il n'y a pas moyen de se mettre en colère. On serait toujours cramoisie, pourpre; on attraperait des congestions. Le plus simple est de suivre son chemin sans avoir l'air d'entendre, de paraître ne pas comprendre, même quand on comprend à merveille, et d'en rire. C'est ce que je fais.
On presse un peu le pas, quand le monsieur est vif dans son exposé de principes.
S'il est intelligent, il comprend et s'en va chercher fortune ailleurs. Si c'est un étranger ou un imbécile et qu'il insiste en arrivant à des propositions trop crues, il faut lui mettre les points sur les i ou appeler les sergents de ville.
C'est une extrémité fâcheuse et rare.