—En effet.
—Allons, continuez, vous êtes en bon chemin. Mettez-moi dans le mien, car l'obscurité s'accroît et je pourrais me perdre. Vous me parlerez en me reconduisant.
—C'est juste, il est tard et votre cousin serait inquiet.
Un éclat de rire argentin et perlé lui répondit.
Elle le regarda avec une mine effarouchée, très drôle.
—Inquiet, répéta-t-elle. Ah! bien oui! vous plaisantez. Quelle idée vous vous faites du monde, vous autres, les millionnaires, les châtelains. Vous avez donc vécu dans les nuages.
Inquiet, mon cousin Méraud? Gaspard Méraud? En voilà un qui ne s'est jamais avisé de prendre du souci pour ces vétilles. Vous pensez à vos enfants qu'une ou deux bonnes escortent comme les gendarmes faisaient de la malle-poste quand on redoutait des bandes de voleurs. Vous croyez que les filles comme nous sont gardées et qu'on les tient par leurs jupes comme les demoiselles riches; qu'elles ont une queue de femmes de chambre derrière elles avec des bonnets cauchois ou des capuches à rubans de nourrices. Ouiche! j'ai toujours eu mon olivier courant, moi. On m'a lâché la bride et je n'en ai pas abusé, j'ose le dire. Pour me surveiller il aurait fallu perdre des journées et je n'en valais pas la peine. Je suis un enfant de la halle, de la balle, si vous aimez mieux. Comprenez-vous? Tous les miens étaient enfoncés dans la marée du matin au soir.
Je me suis donc élevée comme j'ai pu, tantôt au couvent, tantôt à la grâce de Dieu. Depuis ma sortie de pension, j'ai besoin de courir, de vagabonder. J'aime l'école buissonnière au soleil de Paris, ce soleil, pâlot l'hiver, qui nous rôtit l'été quand les murs de plâtre sont chauds comme des mottes de four. Et me voilà.
—Ainsi vous êtes libre?
—Comme les hirondelles de vos fenêtres.