Chazolles entretenait de ses projets Angèle, qui résistait pour l'honneur et par suite de cette tactique savante des femmes qui exaspèrent une passion ardente en se faisant désirer.
Il s'arrangerait là-bas une existence en partie double pleine de joies inconnues.
Il meublerait pour sa maîtresse un appartement digne d'elle. La cage plairait à l'oiseau.
Mais il ne lui retirerait pas sa liberté. Elle irait chez sa tante autant qu'elle le voudrait. Elle continuerait à y habiter la plupart du temps comme par le passé. Chazolles ignorait les détails scabreux de l'existence d'Angèle. Elle lui avait dissimulé avec soin ce qui aurait pu froisser son amour et l'étouffer dès sa naissance.
Il ne savait rien de la liaison de la jeune fille avec ses premiers amants, le rapin des hauteurs de la rue Pigalle et le poète du Chat-Noir; rien de ses équipées à l'Élysée-Montmartre, de son éducation entreprise par le duc de Charnay et complétée par le juif Saller; rien de sa retraite de la rue de Londres et des amants qu'elle y recevait.
Dans la jeunesse de son cœur, dans l'aveuglement de son amour, Chazolles s'imaginait qu'il avait rencontré un trésor.
Angèle avait pour lui le charme suprême de la femme vicieuse qui sait dissimuler sa science, et qui, déjà profanée par les doigts hardis de ses amants, profite de son expérience sans laisser deviner les leçons qu'elle a reçues.
Elle étonnait Maurice de ses savantes naïvetés.
Elle l'étourdissait avec sa verve de rapin, son esprit caustique, à l'allure dégagée, aux sorties faubouriennes, où la phrase tournait court, juste à l'endroit qu'il ne fallait pas dépasser sous peine de choquer ce délicat, habitué aux réserves et aux ménagements de la famille.
Avec sa pénétration de femme pour qui l'amour n'a plus de secrets, elle avait compris tout de suite l'exaltation où sa vue seule jetait ce naïf assez spirituel pour être ombrageux, assez épris pour être aveugle.