Elle le transportait aux nues lorsqu'elle lui soupirait à l'oreille, le soir, dans leurs promenades à deux, perdus dans les champs de blés, hauts comme eux, où ils disparaissaient, ses plaintes sur l'impossibilité de trouver, dans le milieu où sa naissance l'avait placée, une âme capable de la comprendre et à laquelle elle pût se résoudre à associer la sienne. Elle lui peignait à grands traits, gaiement, avec de rares ombres de mélancolie, les rudes maraîchers de la banlieue uniquement occupés de leurs primeurs, se tuant, quoique riches, pour augmenter leur capital, par un labeur de mercenaires, se levant à deux heures du matin pour amener, couchés et somnolant sur d'énormes amas de carottes, de poireaux et de salades, leurs charrettes à ce colossal réceptacle où tout s'engloutit.

Elle lui montrait la foule nocturne des gens affairés grouillant autour des tas de poissons que les camions des chemins de fer jetaient aux halles, sous la lumière crue du gaz perdue dans l'aube qui blanchissait; ou encore l'hiver, dans la nuit morne, la tante Pivent acharnée, à son banc, malgré ses quinze ou vingt mille livres de rentes, disputant pied à pied ses affaires, prise de la fièvre du métier, sans autre souci, sans autre horizon que cet étal où les écrevisses se traînaient parmi les anguilles et les tanches dans la fontaine, où les paires de soles montraient leurs ventres roses et leurs dos bronzés, les rougets leur peau rugueuse couleur de chair, les aloses leurs écailles d'argent, nacrées, et enfin les maquereaux leurs échines verdâtres.

C'était là son univers.

Et sa joie venait des pièces d'argent mêlées de louis et de sous, qui tombaient dans les grandes poches pendantes à son côté, sous ses jupes de laine trempées au bas de l'eau des fontaines et des ruisseaux des halles.

Est-ce que franchement on pouvait se contenter d'une pareille vie?

Chazolles lui pressait les mains, ses petites mains frêles, qu'il aurait écrasées dans les siennes s'il n'avait pris garde, et il se penchait sur sa tête, qui lui venait au menton, pour respirer les odeurs de ses cheveux.

XV

C'était un soir de la fin d'août. Les blés étaient à moitié coupés et les travailleurs regagnaient leurs lits, d'où ils allaient se relever aux premières lueurs de l'aube. Les secondes pousses de luzerne séchaient sur le champ et les trèfles répandaient dans l'air leur parfum de miel.

La lune, rouge comme du sang, se levait au-dessus des futaies noirâtres qui bordent l'horizon.